Les vers 16805 à 16836 du Roman de la Rose ont plongé les commentateurs dans l'embarras :
16805 « Dou ciel ne me doi pas plaindre,
Qui touz jors torne sanz soi faindre
Et porte en son cercle poli
Toutes ses estoiles o li,
Estancelanz et vertueuses
16810 Sur toutes pierres précieuses.
Va s'en le monde deduiant,
Commençant son cours d'oriant,
Et par occident s'achemine,
Ne de torner arriers ne fine
16815 Toutes les roes ravissant
Qui vont contre lui gravissant
Pour son mouvement retarder ;
Mais ne l'en puent si garder
Qu'il ja pour euls keure si lanz
16820 Qu'il n'ait en .XXXVI. mil anz,
Pour venir au point droitement
Ou Dieus le fist premierement,
.I. cercle accompli tout entier
Selonc la grandeur dou sentier
16825 Dou zodiaque a la grant roe
Qui seur lui d'une forme roe.
C'est li ciels qui court si a point
Que d'errour en son cours n'a point :
« Aplanos » pour ce l'apelerent
16830 Cil qui d'erreur point n'i troverent,
Car « aplanos » vaut en grezois
Chose sans errour en françois ;
Si n'est il pas veü par homme
Cist autres ciels que ci vous nomme,
16835 Mais raisons ainsi le li prueve,
Qui les demoustraisons i trueve. »
(vers 16805-16836)
Traduction :
« Il y a un ciel dont je n'ai pas à me plaindre, celui qui accomplit sa révolution sans jamais se tromper et emporte, sur sa face transparente, toutes les étoiles avec lui, étincelantes et possédant plus de pouvoir magique que n'en possède aucune pierre précieuse. Il accomplit son mouvement, entraînant le monde avec lui. Il accomplit sa révolution depuis l'orient et se dirige vers l'occident, et ne cesse de tourner à rebours en l'emportant sur tous les cercles qui pèsent en sens contraire de façon à retarder son mouvement ; mais ils ne peuvent l'en préserver au point qu'en dépit de son effort, il ne décrive, en trente-six mille ans, de façon à se retrouver exactement au point où Dieu l'avait initialement créé, un cercle entier, en parcourant toute la route du zodiaque à la surface de la sphère ultime, celle qui tourne sur elle-même d'une révolution parfaitement uniforme. Il s'agit, là, du ciel dont le mouvement est si réglé que son mouvement ne présente aucune inégalité, raison pour laquelle il fut appelé « aplanès » par ceux qui ne trouvèrent en lui nul écart, car « aplanès » signifie, en grec, ce qui ne présente point d'écart en français ; sans doute est-il invisible aux yeux des humains, comme on voit les autres ciels dont je vais parler dans la suite, mais, néanmoins, de fortes raisons prouvent son existence aux humains, qui en reconnaissent la valeur démonstrative. »
La principale raison qui a empêché les commentateurs de saisir le sens de ce texte est de n'avoir point perçu qu'il évoque deux sphères distinctes, et non pas une seule. Jusqu'au vers 16823, il est question de la huitième sphère, qui est la sphère des étoiles fixes ; à partir de ce vers, il ne s'agit plus de la sphère des fixes, mais de la neuvième sphère, du premier mobile du Livre VIII de la Physique d'Aristote, sphère qui est « invisible aux yeux des humains », invisible, précisément, pour cette simple raison qu'il s'agit de la seule sphère qui ne porte aucun astre, raison pour laquelle, encore, son existence ne peut être prouvée que par un raisonnement, le raisonnement selon lequel il ne peut y avoir, dans le monde, de mouvement variable qui ne dépende d'un mouvement ultime uniforme ; on sait, depuis Hipparque, que la révolution diurne de la sphère des fixes présente une inégalité qui modifie, sur une longue durée, les longitudes (et les latitudes, dans une fort moindre mesure, point qui n'est pas sans importance pour assigner les sources de notre texte) des étoiles fixes ; il en résulte que la sphère qui porte les étoiles fixes n'est pas le premier mobile, dont la révolution doit être absolument uniforme ; l'écart qui en résulte entre les deux dernières sphères est mesuré par la quantité du mouvement que présente la huitième sphère à l'égard de la neuvième sphère, mouvement appelé précession des équinoxes ou libration des fixes et c'est cet écart qui fait l'objet de notre texte. En d'autres termes, la « grant roe » du vers 16825 n'est pas la même sphère que celle dont il était question précédemment.
Que les premiers vers portent sur une sphère qui, en tout état de cause, doit être interprétée comme étant la sphère des fixes, ne soulève pas de difficulté : il s'agit de la sphère en laquelle les étoiles fixes sont enchâssées comme, dans une couronne, les pierres précieuses dont elles partagent la vertu magique. On pourrait nous objecter que cette sphère des fixes est dite accomplir une révolution d'orient en occident qu'elle communique aux sphères inférieures en oubliant que cette révolution ne désigne pas le mouvement propre de cette sphère. C'est se méprendre sur le sens du vers 16814, où nous donnons au verbe « torner » un sens actif : la sphère des fixes (en laissant pour le moment ouverte la question de savoir si elle doit être comprise comme une huitième ou comme une neuvième sphère) entraîne dans un sens contraire à leur mouvement propre les sphères inférieures ou planétaires dont on sait qu'elle tournent d'occident en orient ; puisque leur mouvement propre est d'occident en orient, la sphère des fixes, en leur communiquant sa révolution (on sent, ici, l'influence de la conception d'Alpétrage, dont Jean de Meung a vraisemblablement connu le texte, traduit en latin par Michel Scot en 1217), les entraîne dans un mouvement contraire qui fait que les planètes se lèvent et se couchent toutes les vingt-quatre heures, non sans accuser des retards plus ou moins notables par rapport au mouvement des étoiles fixes. C'est ici que le verbe « gravissant » du vers 16816 prend tout son sens : la révolution d'orient en occident représente, pour la sphère des fixes, un mouvement naturel (parce qu'il se fait de la droite vers la gauche, en admettant, selon la vieille conception aristotélicienne, de toute évidence familière à l'auteur, que le monde habité, l'oikouméné, corresponde à l'hémisphère inférieur du globe terrestre ; cf. de Cœlo, II, 2) et la déchéance du bas-monde se fait sentir dès le niveau des sphères planétaires qui pèsent de tout leur poids en sens inverse du mouvement uniforme de la sphère ultime (rappelons qu'à ce stade on ne sait toujours pas s'il s'agit de la sphère des fixes ou si le premier mobile est une sphère distincte de la sphère des fixes comme il s'avérera dans la suite) de façon à ralentir son mouvement, de même que le mouvement propre des sphères planétaires est interprété comme un retard pris par ces sphères sur la sphère des fixes ; on perçoit, ici, un écho du passage célèbre de Timée 38 e 3-39 b 2, que l'auteur a pu connaître dans la traduction latine de Chalcidius, et la tradition indirecte pourrait même remonter au mythe du Politique, précisément au passage 269 d 5-270 a 9. Toutefois, la pesanteur du bas-monde n'est pas sans produire sur la sphère des fixes au moins un effet, celui qu'Hipparque a repéré comme un changement dans les coordonnées des étoiles fixes, en d'autres termes, un déplacement des étoiles fixes par rapport aux équinoxes et, dans une moindre mesure, par rapport aux solstices. On rappelle que les équinoxes se définissent comme les intersections des deux cercles de la sphère des fixes que sont l'équateur et l'écliptique et que leur définition est purement géométrique, c'est-à-dire indépendante, en droit, de la direction de toute étoile fixe. Il convient de préciser aussi que, conformément au géocentrisme de l'ancienne astronomie, on considère ici que c'est l'écliptique qui est mobile, tandis que l'équateur demeure immobile. Si l'écliptique est mobile par rapport à l'équateur, en glissant sur lui de façon à modifier la longitude d'une étoile (puisque l'équinoxe a glissé sur l'équateur et qu'il sert de référence), on doit alors considérer que l'écliptique et l'équateur sont des cercles qui appartiennent à deux sphères distinctes en mouvement l'une par rapport à l'autre, même si ce mouvement est très lent (le vers 16820 indique une période de trente-six mille ans, qui est celle attribuée à Ptolémée). Tel est le sens des vers 16824-16825 : le « zodiaque » est ici envisagé comme mobile et c'est lui qui accomplit, à proprement parler, le mouvement de la précession des équinoxes ; il importe peu, à cet égard, qu'on considère l'écliptique, le zodiaque ou la sphère des fixes. Mais la distance est grande, du « zodiaque » à « la grant roe/qui seur lui d'une forme roe ». La « grant roe » est la neuvième sphère, celle qui accomplit la révolution diurne ; cette dernière révolution est la seule qui soit véritablement uniforme et elle s'accomplit « au-dessus » (« seur ») de l'espace où se meut la huitième sphère. En d'autres termes, il existe une sphère supérieure à la sphère des étoiles fixes et cette sphère ultime est le véritable premier mobile, la sphère à laquelle s'attribue la révolution diurne ; elle n'est pas visible aux yeux, car elle ne porte aucun astre et on ne peut qu'inférer son existence nécessaire du changement qu'observait Hipparque dans la longitude des étoiles fixes ; la sphère des fixes possède un mouvement propre et se comporte, à cet égard, comme une sphère planétaire ; elle ne mérite pas la qualification d'« aplanès » dont l'affuble Ptolémée et qui figure, aux vers 16829 et16831, sous une forme barbare, peut-être empruntée à la traduction latine de l' « Almageste » par Gérard de Crémone, que Jean de Meung a pu connaître. Le retour de la sphère mobile à son origine qu'elle occupait à la Création rappelle, de nouveau, le passage du Timée et, peut-être surtout, celui du Politique, si l'on pouvait retracer la tradition par l'intermédiaire de laquelle l'auteur aurait pu connaître ce dernier texte.
Que telle est la signification du texte est confirmé par la confrontation avec d'autres sources. Dans une cosmologie « aristotélicienne » médiévale, comme celle de Dante, par exemple, la sphère « du premier mobile », ou neuvième sphère, sert à réprésenter la rotation diurne, d'orient en occident, des étoiles fixes en vingt-quatre heures. Cette sphère est distincte de la sphère des fixes, ou huitième sphère, dont la révolution, très lente (un degré par siècle), d'occident en orient, sert à représenter la précession des équinoxes. Cf. Paradiso, I, 122-123 (relations du premier moteur (immobile) ou dixième sphère (« 'l ciel sempre quïeto ») et du premier mobile ou neuvième sphère (« nel quale si volge quel c'a maggior fretta » ; traduction : (le dixième ciel) « au-dedans duquel tourne celui qui a la plus grande vitesse »)) ; II, 64-65 (la sphère des fixes est la huitième sphère : « la spera ottava vi dimostra molti lumi »), 112-114 (sur la neuvième sphère), 115-117 (sur la huitième sphère) ; XXII, 106-150, notamment v. 106-120 (arrivée du Narrateur dans le signe des Gémeaux), v. 133-150 (regard rétrospectif sur les sphères inférieures : terre (v. 134-135), Lune (v. 139-141, avec allusion à la discussion du Chant II (v. 49-148), au sujet du rare et du dense), Soleil, avec ses deux compagnes, Maïa (métonymie de Mercure) et Dione (métonymie de Vénus) (v. 142-144), les trois planètes supérieures (v. 145-147)) ; XXVII, 97-99 (passage de la huitième à la neuvième sphère) et 106-148 (exposition générale de la cosmologie des sphères, avec allusion à la mesure du mouvement (v. 116) et à l'arbre du temps (v. 118-120) ; et, surtout, les importants développements de Convivio, II, 3 : «Aristotile credette, seguitando solamente l'antica grossezza de li astrologi, che fossero pure otto cieli, de li quali lo estremo, e che contenesse tutto, fosse quello dove le stelle fisse sono, cioè la spera ottava ; e che di fuori da esso non fosse altro alcuno... Tolomeo poi, accorgendosi che l'ottava spera si movea per più movimenti, veggendo lo cerchio suo partire da lo diritto cerchio, che volge tutto da oriente in occidente, costretto da li principii di filosofia, che di necessitade vuole uno primo mobile semplicissimo, puose un altro cielo essere fuori de lo Stellato, lo quale facesse questa revoluzione da oriente in occidente : la quale dico che si compie quasi in ventiquattro ore, e quattordici parti de le quindici d'un'altra, grossamente assegnando.». Traduction : « Aristote admit, ne s'appuyant que sur les connaissances rudimentaires qu'avaient les astronomes des temps anciens, qu'il y avait seulement huit cieux, dont le dernier, celui qui enveloppe le monde, était celui où sont les étoiles fixes, donc la huitième sphère ; et qu'au-delà de ce ciel il n'y en avait aucun autre... Plus tard, Ptolémée, qui s'aperçut que la huitième sphère était animée de plus d'un mouvement, et voyant que son cercle s'éloignait du cercle droit qui emporte le monde d'orient en occident, sous la contrainte des principes de la science qui exige formellement que le premier mobile ne soit affecté que d'un seul mouvement, admit qu'il y avait un nouveau ciel à l'extérieur du ciel étoilé et que c'était lui qui accomplissait cette révolution d'orient en occident, révolution dont je soutiens qu'elle se fait en à peu près vingt-trois heures, plus les quatorze quinzièmes d'une autre heure, en parlant approximativement. » (Sur ce dernier point il est impossible de conserver le texte reçu, du moins tel que nous le connaissons dans les deux éditions que nous possédons (Sansoni et Garzanti), sans aboutir à une inexactitude d'un point de vue scientifique). Le quinzième manquant (correspondant à quatre minutes de temps, sur la base de 1 heure d'ascension droite=15° de l'équateur) représente donc 1°, soit le retard quotidien du Soleil sur la révolution de la sphère des fixes ; on remarquera que Dante est conscient que cette valeur est approximative (l'année comptant 365 jours, non 360). Dans le membre de phrase « veggendo lo cerchio suo partire da lo diritto cerchio », le « cerchio suo » est le grand cercle engendré par la section de la huitième sphère par le plan dans lequel s'accomplit son mouvement propre ; il s'agit donc de l'écliptique, dans le plan de laquelle s'accomplit le mouvement de la précession des équinoxes ; le « diritto cerchio » est le cercle dans le plan duquel s'accomplit la révolution diurne ; il s'agit donc de l'équateur ; ainsi, l'écliptique est bien attribuée à la huitième sphère, et l'équateur à la neuvième, exactement comme dans le texte du Roman de la Rose ; ici encore, le mouvement propre de la huitième sphère est la précession des équinoxes. Lorsque Dante dit que Ptolémée repéra, dans la huitième sphère, « plus d'un mouvement », on peut l'entendre de deux façons : au sens où elle présente, outre la révolution diurne que lui communique la neuvième sphère, un mouvement propre qui est la précession des équinoxes, mais aussi au sens où la précession des équinoxes est, à son tour, un mouvement composé, interprétation qui verrait, dans ce passage, une influence du Pseudo-Thabit ou d'al-Zarqali, mais peut-être moins en accord avec l'inspiration aristotélicienne qui est, généralement, celle de ce texte. Pour le raisonnement qui attribue à un astre autant de sphères qu'il présente de mouvements, cf. la remarque sur les trois mouvements propres que présente Vénus, indépendamment de la rotation diurne : « E sono questi Troni, che al governo di questo cielo sono dispensati, in numero non grande, de lo quale per li filosofi e per li astrologi diversamente è sentito, secondo che diversamente sentiro de le sue circulazioni ; avvegna che tutti siano accordati in questo, che tanti sono quanti movimenti esso fae. Li quali, secondo che nel libro de l'Aggregazion de le Stelle epilogato si truova de la migliore dimostrazione de li astrologi, sono tre : uno, secondo che la stella si muove per lo suo epiciclo ; l'altro, secondo che lo epiciclo si muove con tutto il cielo igualmente con quello del Sole ; lo terzo, secondo che tutto quello cielo si muove seguendo lo movimento de la stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado.» (Op. cit., II, 5 ; traduction : « Or, ces Trônes préposés au gouvernail de ce ciel, ne sont pas en nombre élevé, nombre sur lequel les physiciens ne s'accordent pas avec les astronomes, conformément aux révolutions différentes que les uns et les autres lui attribuent, bien qu'ils soient d'accord sur l'idée qu'il y en a autant que ce ciel a de mouvements. Mouvements qui, comme il est démontré de la manière la plus convaincante dans le Livre déjà cite de l'Agrégation des étoiles, sont au nombre de trois : un, parce que l'astre se meut sur son épicycle, un deuxième, parce que cet épicycle se meut, avec le ciel de la planète dans son ensemble, d'un mouvement qui est égal au mouvement du ciel du Soleil, un troisième, parce que son ciel, avec tout ce qu'il contient, se meut d'un mouvement qui accompagne le mouvement de la sphère étoilée, d'occident en orient, parcourant un degré en cent ans. »). Il y a donc toujours autant de sphères qu'il y a de mouvements. Dans le cas de Vénus, le second de ces trois mouvements est le mouvement du déférent, concentrique à l'orbe du Soleil ; le troisième mouvement, que le « ciel » de Vénus partage avec la sphère des fixes et pour lequel l'auteur indique la période ptoléméenne de un degré par siècle, est, par conséquent, la précession des équinoxes. Enfin, on sera sensible à l'allusion au Liber de aggregationibus scientiae Stellarum d'al-Farghani, traduit en latin au XIIe siècle.