le plus sçavant des oyseaulx

Archives par mois

Liens

liens

Mardi 13 Mars 2007.

L'invention de l'écriture

Phèdre, 274 c 4-275 b 2


    « Raconte ce que tu dis avoir appris.
    — Eh bien, j'ai appris qu'aux environs de Naucratis, en Egypte, il y a eu l'un des anciens dieux de là-bas, celui auquel se rapporte aussi l'oiseau sacré, qu'ils appellent, tu sais, Ibis ; le démon lui-même a pour nom, dit-on, Theuth. Eh bien, il fut, lui, le premier inventeur du nombre et du calcul, ainsi que de la géométrie et de l'astronomie ; il avait inventé, en outre, le trictrac et les dés et, par dessus tout, les caractères (grammata). Par ailleurs, Thamous étant, à cette époque, le Roi de l'Egypte tout entière, aux environs de l'importante cité du haut pays que les Grecs appellent la Thèbes d'Egypte et dont ils appellent le dieu Ammon, se présentant devant ce dernier, Theuth lui fit la démonstration de ses inventions et dit qu'il fallait les transmettre aux autres Egyptiens. Mais l'autre demanda quel était l'intérêt de chacune et, son interlocuteur les passant, toutes, en revue, selon qu'il trouvait que Theuth avait raison, ou non, tantôt, le critiquait, tantôt, l'approuvait. Et l'on raconte que, sur chaque invention, Thamous fit à Theuth, dans un sens, comme dans l'autre, bien des réflexions, qui seraient longues à exposer en détail. Mais lorsqu'on en vint aux caractères, Theuth dit : « Voilà une instruction (mathêma), Majesté, qui rendra les Egyptiens plus savants et mieux aptes à se remémorer (mnêmonikôterous parexei) ; voilà qu'en effet on a trouvé une drogue (farmakon) pour la mémoire et pour le savoir. » Et le Roi dit : « Espèce d'andouille (technikôtate) que tu es, il y a ceux qui savent produire ce qui relève de l'invention, puis, ceux qui savent discerner quelle est la part que ces inventions comportent d'inconvénient ou d'avantage pour les gens qui vont s'en servir. Et ne voilà-t-il pas que, toi, le propre père (patêr) des caractères, grâce à l'engouement qu'ils t'inspirent, tu leur attribues la puissance inverse de celle qu'ils ont. Car cette invention produira de l'oubli (lêthê) dans les âmes des gens qui l'auront apprise, faute, pour eux, d'exercer leur mémoire, puisque, faisant confiance à l'écriture, ils se remémoreront du dehors, par l'efficace d'inscriptions extérieures, et non du dedans, par eux-mêmes (exôthen hup'allotriôn tupôn, ouk endothen autous huph'autôn anamimnêskomenous) ; ce n'est donc pas pour la mémoire (mnêmê), mais pour la remémoration (hupomnêsis) que tu as découvert une drogue. Du savoir, tu apporteras à tes élèves l'impression (doxa), mais non la vérité (alêtheia). Ayant appris chez toi plein de choses sans avoir reçu d'instruction (aneu didachês), ils auront l'impression de disposer de connaissances encyclopédiques (polugnômones einai doxousi), alors que, la plupart du temps, ils n'en ont pas du tout (agnômones ontes) et sont pénibles à fréquenter, ayant acquis l'illusion du savoir (doxosofoi gegonotes), au lieu d'être devenus des savants (sofoi). »

Traduction inédite.




    Le mythe de Theuth du Phèdre est apparu à Derrida (1) comme le texte où se scelle le destin de la philosophie occidentale. Le texte repose, en effet, sur une série de termes opposés par couples :

mnêmê/hupomnêsis ;
endothen/exôthen ;
alêtheia/doxa ;
sofos/doxosofos,

dont l'opposition est commandée par le terme synthétique ambigu de farmakon. Si ce dernier terme n'a pas d'opposé, c'est parce qu'il contient lui-même son propre opposé, signifiant à la fois remède et poison. Il demeure donc soustrait aux oppositions qu'il a pour fonction de rendre possibles. Le système de ces oppositions dans lesquelles s'inscrivent les autres termes est caractéristique de la clôture de la métaphysique qui repose sur l'extériorité de termes exclusifs les uns des autres et s'opposant sur le mode du positif et du négatif, de la présence et de l'absence. Cette clôture de la métaphysique est dénoncée par Derrida comme l'effet d'un logocentrisme, terme qui signifie que la métaphysique issue du platonisme accorde un primat implicite à la présence sur l'absence, primat qui emprunte comme modèle celui de la voix sur l'écriture. La vérité est pensée comme une présence, l'erreur comme une absence. La voix est l'illusion d'une immédiate présence à soi de la vérité ; l'écriture est dénoncée, implicitement, dans le paradigme logocentrique, comme vérité seconde et dérivée par rapport à la source vive du vrai qu'est la voix. Selon Derrida, une telle conception est étroitement liée à la nature phonétique de l'écriture dans la civilisation grecque, comme dans la civilisation égyptienne, où l'écriture note, non, directement, comme dans une écriture idéographique (par exemple, l'écriture chinoise), les contenus exprimés, mais leur seule expression parlée. A l'encontre du langage oral, qui est l'expression (Hjelmslev) ou le signifiant (Saussure) d'un contenu ou d'un signifié, l'écriture est, dans la tradition phonétique occidentale, l'expression, toujours seconde, d'une expression vocale première, le signifiant second d'un signifiant acoustique primordial, bref, le signifiant d'un signifiant, et non, comme la voix, le signifiant immédiat d'un signifié. La dépréciation de l'écriture, dans la tradition occidentale, est liée à cette nature de médiation qui lui fait transcrire une parole (logos) considérée comme première et antérieure en droit, allant de pair avec une valorisation de la parole comme présence immédiate de la vérité.
    Ce statut subalterne de l'écriture, dans la civilisation occidentale, n'est pas demeuré sans conséquences, selon Derrida, sur la structure de la métaphysique occidentale qui, dès lors, a valorisé la présence par rapport à l'absence, l'immédiat par rapport au médiat, engendrant une nouvelle série de couples où s'opposent l'Etre et le Non-Etre, l'Un et le Multiple, le Même et l'Autre, l'Identique et le Différent, le Semblable et le Dissemblable (2), oppositions caractéristiques de la métaphysique dogmatique. L'opposition de la présence et de l'absence est aussi celle de la vie et de la mort, comme dira la tradition augustinienne pour laquelle la lettre tue et l'esprit « vivifie ». Cette nature inerte des caractères de l'écriture est traduite par Platon dans la forme d'une opposition du dedans et du dehors (endothen/exôthen), où les caractères (tupoi) se présentent comme étrangers et comme extérieurs (allotrioi). Cette extériorité n'est pas seulement l'extériorité par rapport au sujet de la connaissance, mais encore l'extériorité réciproque des signes étalés, extérieurement les uns aux autres, sur un support d'écriture, voire, en un sens plus général, la nature diacritique reconnue par Saussure à un signifiant où ne signifient pas les éléments dont il est constitué (sons), mais certaines différences, reconnues comme pertinentes, entre ces éléments (par exemple, la différence entre b et p dans l'opposition signifiante blanc/plan). Ce qui « signifie », dans une langue, selon Saussure, ce ne sont pas les éléments dont elle se compose, mais leurs différences, donc, en quelque sorte, les vides interstitiels entre ses éléments. Reprenant à son compte cette idée de Saussure, Derrida en conclut qu'en réalité tout langage, qu'il soit écrit ou parlé, se trouve dans le cas que Platon réservait à l'écriture, en d'autres termes, que tout langage oral, ne devenant « signifiant » que sous l'effet du jeu diacritique qui se joue entre ses éléments, renvoie nécessairement à une « écriture » (en un sens plus large que le sens courant (3)) antérieure en droit qu'il suppose. Dans cette perspective, le « logocentrisme » de la métaphysique occidentale consiste en une méconnaissance de la nature primordiale d'une telle « écriture » comme précédant toute signification possible, méconnaissance qui lui fait attribuer indûment un privilège à la voix. Cette illusion d'une immédiateté de la signification, donc d'une présence immédiate d'une vérité transparente à elle-même, méconnaît ainsi, selon Derrida, l'idée suivant laquelle la signification et l'effet de vérité qui en résulte sont toujours, dans les conditions humaines de l'exercice de la pensée (les animaux « écrivent », mais ne parlent pas, car ils ne se souviennent pas de leurs écritures inconscientes (4)), les produits d'un jeu qui se joue entre les éléments, d'une différence antérieure à toute identité et à tout « être », jeu et différence que désigne, désormais, le mot « écriture ».
    Que l'écriture, ainsi entendue, soit un farmakon (5), laisse entendre que ce jeu différentiel et diacritique qui se joue entre les éléments, en eux-mêmes non-signifiants, du langage obéit à des lois qui ne sont pas les mêmes que celles qui gouvernent l'espace des significations qu'il a pour fonction de rendre possible. Le terme ambigu de farmakon a pour fonction, à la fois, de circonscrire et d'ouvrir l'espace où se déploieront les significations (6). La loi qui gouverne cet espace est celle des oppositions par couples de termes contraires (présent/absent ; vrai/faux ; essence/apparence ; esprit/lettre ; vie/mort, etc.). Dans ces couples de termes contraires, on reconnaît l'efficace d'une logique où des attributs contraires ne sauraient se dire d'un même sujet en même temps. Cette logique est caractéristique de l'espace clos de la métaphysique ou de la représentation, où la différence est seconde à l'égard d'une identité première sur le fond de laquelle elle se détache. Elle inspire toute la tradition de la philosophie occidentale depuis Platon. Mais nous venons de voir qu'elle est prise en défaut par Saussure quand il s'agit d'expliquer la signification dans le langage, qui lui semble reposer sur un jeu de différences entre éléments en eux-mêmes non-signifiants (la substance de l'expression, chez Hjelmslev, par opposition à la forme de l'expression, qui est le signifiant saussurien (7)), où, par conséquent, la différence ne suppose aucune identité préalable sur le fond de laquelle elle viendrait se détacher. Ce qui rend possible la signification semble donc obéir à d'autres lois que la signification qu'il rend possible. Les oppositions de termes contraires sont pertinentes à l'intérieur du champ ainsi circonscrit et rendu possible de la signification ; elles perdent leur pertinence au niveau des conditions de possibilité de la signification. Sans doute ne faut-il pas se faire de ces conditions de possibilité une conception calquée sur celle des conditions de possibilité de l'expérience chez Kant, la différence avec Kant étant que, pour Saussure et surtout pour Hjelmslev, ces conditions ne sont pas extérieures aux effets qu'elles produisent ou rendent possibles. Mais c'est bien au niveau de ces conditions de possibilité de la signification que se situe une logique qui rend pensable toute l'ambiguïté du terme de farmakon.
    La condamnation de l'écriture par Thamous prend alors toute sa signification. Il s'agit de la condamnation des conditions de la production au nom de ce qu'elles produisent (8), de la condamnation de la différence originelle au nom de l'identité qui s'est soumis la différence à l'intérieur du champ ainsi constitué. L'oubli des origines, dans lequel Heidegger a vu la condition essentielle de la métaphysique dogmatique, rejoint ici l'idée freudienne d'un refoulement par lequel le sujet méconnaît son origine. Le farmakon désigne le refoulé dont l'oubli rend possible la constitution du champ de l'expérience humaine. Il est l'origine de la philosophie comme métaphysique, mais, à ce titre, demeure soustrait aux oppositions qu'il trace.



(1) Dans la Dissémination (1972).
(2) Voir, par exemple, Métaphysique, III, 1, 995 b 21-22 ; IV, 2, 1004 a 18-27 ; X, 3, 1054 a 29-32, et, plus particulièrement, dans ce chapitre important, sur le Même : 1054 a 32-b3 ; sur le Semblable : 1054 b 3-13 ; sur l'Autre et le Différent : 1054 b 13-14 ; sur l'Autre : 1054 b 14-16 ; sur le Différent : 1054 b 16-17 ; sur le Dissemblable : 1054 b 17-18. Faisons observer que, dans ce chapitre 3, si la récapitulation liminaire de 1054 a 29-32 donne une division des genres transcendantaux qui semble conforme à celle donnée en III, 1, 995 b 21-22 et en IV, 1004 a 18 et 27 (comparer, par exemple, IV, 2, 1004 a 18 et X, 3, 1054 a 31-32, sur l'Egal et l'Inégal, ou III, 1, 995 b 21-22 et X, 3, 1054 a 26-29, sur l'Antérieur et le Postérieur, ou les trois loci : III, 1, 995 b 21-22, IV, 2, 1004 a 21 et X, 3, 1054 a 26), dans le cours du développement, le chapitre 3 du Livre X s'éloigne, sur plusieurs points, des passages parallèles des Livres III et IV : ainsi, en 1054 b 15-16, le Même ne s'oppose plus au Différent, mais à l'Autre (à la ligne 14, il n'était encore question que du Différent), si bien que la seconde contrariété se divise désormais en deux contrariétés distinctes : celle de l'Identique et du Différent et celle du Semblable et du Dissemblable (dont la signification initiale est celle de la similitude des figures géométriques, cf. 1054 a 5-7 et 17-18). Bref, à partir de 1054 b 15, une division tripartite (l'Autre, le Différent et le Dissemblable) se substitue à une division bipartite (le Différent et le Dissemblable) ; la ligne 1054 b 17 en fournit la preuve à qui sait lire, puisque les trois termes négatifs (qui sont les trois premiers sens du Multiple) sont : l'Autre (l. 14-16), le Différent (l. 16, bien que le mot lui-même ne soit pas prononcé et qu'il soit seulement représenté par l'article suivi de la particule de liaison), et un « troisième terme », à la ligne 17, qui a le sens mathématique de la non-similitude. Nous voyons, dans ces discordances, les indices de l'interférence de deux couches rédactionnelles et nous en voyons la confirmation dans le fait que les lignes 1054 b 18-19 semblent une répétition des lignes 15-16. Les lignes 18-19 appartiendraient, de nouveau, à la rédaction « bipartite », tandis que les lignes 15-16 correspondent à l'irruption, dans le texte reçu, d'une rédaction « tripartite » différente, dont seules témoigneraient, dans le texte reçu, les lignes 14-18. On s'en convaincrait en examinant l'alternance Même/Différent entre les lignes 18 et 22-23.
(3) Dans une intervention au séminaire du psychanalyste André Green, qui date des mêmes années que l'article sur Platon, Derrida suggère que cette « écriture », ainsi entendue, pourrait correspondre aux « inscriptions » d'expériences passées dont Freud croit composée la mémoire inconsciente.
(4) Ce point est développé par Nietzsche dans les premières lignes de la Seconde Intempestive.
(5) Terme qu'il convient de traduire par drogue, qui présente, en français, la même ambivalence, tout comme une traduction qui écartèlerait cette signification synthétique et ambiguë entre remède et poison s'inscrirait d'emblée dans le système des oppositions caractéristiques de la métaphysique, que ce terme a seulement pour fonction de rendre possible tout en y demeurant soustrait.
(6) Il y a donc une certaine analogie avec la « plicature », le « pliage », la Zwiespalt, que Heidegger reconnaît à l'être. Sur les relations qu'entretiennent le farmakon et l'être, cf. Derrida, article cité, p. 381.
(7) Louis Hjelmslev, Chapitre Forme et Substance des Prolégomènes à une théorie du langage (1943).
(8) Son geste peut donc emprunter pour équivalent « l'oubli » de la force de travail comme condition de la production des marchandises dans le régime de la production marchande, où les « lois » de l'échange (les trop fameuses « lois » de l'offre et de la demande) sont l'équivalent des « lois » de la logique dans l'espace clos de la représentation. La critique de l'échange accompagne celle de la signification.

oyseaulx | 00 h 25 | Rubrique : études sçavantes | Màj : 07/10/07 à 00 h 03 | Lu 693 fois

Article précédent | Article suivant
Répondre à cet article

Version  RSS 1.0   RSS 2.0 

:: design laurent ::