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Dimanche 12 Février 2006.

la flûte de Socrate

où l'on vous mène par le pipeau

    «Moi, de Socrate je vais faire l'éloge, comme ceci, par images. Lui croira sans doute que c'est pour me moquer, mais l'image vise la vérité, non la dérision. Voilà : je soutiens qu'il est parfaitement semblable à ces statuettes de Silène qu'on met chez les sculpteurs d'Hermès, où les artisans représentent celui-ci avec un syrinx ou une flûte et qui présentent au dedans, lorsqu'on les ouvre des deux côtés, des statuettes de dieux. Et je soutiens encore qu'il ressemble au satyre Marsyas. Eh bien, que tu leur ressembles par l'apparence extérieure, Socrate, tu ne saurais, je pense, le contester toi-même ; que tu leur ressembles aussi pour le reste, tu vas le voir. Tu es hérissé de poils. Non, peut-être ? Parce que, si tu n'es pas d'accord, je peux produire des témoins. Seulement, tu ne fais pas de flûte ? Eh bien, d'une manière autrement sublime que lui. Lui, c'est à travers des instruments qu'il fascinait son public par la force de sa bouche, comme, aujourd'hui encore, quiconque joue ses airs, et, ce que jouait Olympe, je dis que c'est du Marsyas, puisqu'il le lui a appris, et c'est le seul musicien dont les œuvres, en raison de leur caractère divin, fassent ainsi entrer en transes et signalent les personnes possédées des dieux ou sous l'emprise d'un sortilège. Et la seule différence que tu présentes par rapport à lui, c'est que tu fais la même chose sans instrument, par de simples paroles. Lorsqu'on entend, n'est-ce pas, un quelconque orateur, même un très bon, se répandre en différents propos, tout le monde s'en fout, pour ainsi dire ; mais quand on t'entend parler, toi, ou quelqu'un d'autre répétant tes paroles, quelle que soit la qualité du type, quand on entend cela, femme, homme ou jeune mec, on a des frissons et on est captivé. Moi, en tout cas, si je n'avais pas peur de vous paraître carrément ivre, j'aurais déclaré sous serment quels effets puissants ses paroles ont produits sur moi et continuent, aujourd'hui encore, de produire sur moi. Quand je l'entends parler, mon cœur se met à battre plus vite que celui des corybantes et les larmes me viennent sous l'effet de ses paroles, et je vois que pas mal de gens sont dans le même état que moi. Quand j'entendais Périclès ou d'autres bons orateurs, je pouvais avoir l'impression qu'ils s'exprimaient bien, sans éprouver rien de pareil ; mon âme n'en éprouvait aucun trouble, ni ne s'impatientait, comme si elle était subjuguée, tandis qu'avec un pareil Marsyas, je me suis retrouvé, pas mal de fois, dans la situation d'avoir l'impression de ne plus pouvoir vivre dans l'état où j'étais. Et ça, Socrate, tu ne vas pas dire que ce n'est pas vrai. Et même en cet instant précis, je sais, au fond de mon cœur, que si je consentais à prêter l'oreille, je ne résisterais pas et je craquerais pareil. Il m'oblige à reconnaître qu'étant, moi-même, dans un grand dénuement, en plus, au lieu de m'occuper de mes affaires, je dirige celles des Athéniens. Me bouchant les oreilles devant une agression digne des Sirènes, je fous le camp, de peur qu'en restant sur place je ne vieillisse à ses côtés. Il est le seul être humain qui m'ait fait éprouver un sentiment dont personne ne m'eût cru susceptible, un sentiment de honte devant quelqu'un : il est le seul devant qui je rougisse. Je sais bien, au fond de moi-même, que je suis incapable de me dire qu'il ne faut pas céder à ses instances et, quand je viens de le voir, que je ne mérite pas le respect que me témoignent les gens. Je fuis cet homme, je m'écarte de lui, et, chaque fois que je le vois, j'ai honte de ce que je disais. Souvent, je le verrais volontiers seul, mais si cela devait se produire, je sais bien que je rougirais encore plus, si bien que je ne sais pas quoi faire de ce type.
    Sous le charme de sa flûte, plein de gens ont, comme moi, éprouvé les mêmes sentiments avec ce satyre ; permettez que je vous apprenne quelle autre similitude il présente avec le modèle que je lui ai donné et à quel point son charme est puissant. Vous devez savoir que personne, parmi vous, ne le connaît. Mais je vais vous le révéler, puisque j'ai déjà commencé. Voyez, par exemple, les sentiments érotiques qu'il nourrit pour les gens qui sont beaux, comment il rôde sans arrêt autour d'eux, les frissons qu'il éprouve à leur vue, alors qu'il n'a pas la moindre culture et ne sait rien. L'aspect qu'il présente n'est pas celui d'un silène ? Il le revêt extérieurement, comme le silène taillé en pierre. Mais au dedans, une fois qu'on l'ouvre, de quelle modération croyez-vous, illustres buveurs, qu'il est rempli ? Eh bien, sachez qu'il n'en a rien à foutre qu'on soit bien habillé et en éprouve un mépris qu'on ne saurait imaginer ; de même, qu'on soit riche ou qu'on jouisse d'un avantage quelconque aux yeux de la foule ; il estime que tous ces titres n'ont aucun intérêt et que nous n'avons aucune importance, je vous le dis en face, et passe son temps en se foutant de la gueule des gens et en se payant le tête du monde. Mais qu'il soit sérieux et qu'il s'ouvre, je ne sais si quelqu'un a déjà vu ce qu'il y a comme statuettes à l'intérieur. Eh bien, moi, je les ai vues, et j'ai eu le sentiment qu'elles étaient si divines, si précieuses, si belles et si sublimes qu'il me fallut faire sur le champ tout ce que voulait Socrate. Croyant qu'il s'intéressait à ma juvénile beauté, je me dis que c'était une aubaine et une chance merveilleuse, qu'il m'échût, en cédant à Socrate, d'apprendre de lui tout ce qu'il savait, car j'étais fier de mon corps à un degré étonnant. Me racontant donc cette histoire, n'ayant pas coutume, jusque-là, de lui tenir compagnie tout seul, sans être accompagné, je me mis à le fréquenter seul, en renvoyant mon serviteur, puisque je dois vous dire toute la vérité. Faites donc bien attention et, si je fabule, Socrate, tu me corriges. Je le voyais donc, chers camarades, en tête à tête et je m'imaginais qu'il allait tout de suite me tenir tous les propos qu'un amant peut tenir devant son mignon quand ils ont la paix, et j'en jouissais à l'avance. Mais rien de cela ne se faisait jamais et il finissait toujours par foutre le camp après s'être entretenu avec moi et après avoir passé la journée avec moi comme à l'accoutumée. Après cet échec, je lui proposais de venir faire de la gym à poil avec moi et j'en faisais avec lui, pour aboutir enfin à quelque chose. A plusieurs reprises, il vint faire de la gym et de l'escrime avec moi ; nous étions parfaitement seuls. Et, comment dire ? Je n'obtins rien de plus. Puisque je n'arrivais à rien de cette façon, je me dis qu'il fallait carrément foncer sur le mec et ne pas le lâcher, puisque maintenant je m'étais lancé, et qu'il fallait tirer au clair ce qui se passait. Je l'invite donc à dîner, sans fard, tel un amant qui tend un piège à un mignon. Pendant un moment, il déclina, mais, avec le temps, il finit par se laisser convaincre. La première fois qu'il vint, il fit mine de partir à la fin du repas. Et comme j'avais honte, cette fois-là, je le laissai partir. Revenant à la charge une autre fois, quand nous eûmes fini de dîner, je lui parlai jusqu'à une heure avancée de la nuit et, quand il fit mine de partir, prétextant qu'il était tard, je finis par l'amener à rester. Il demeurait, donc, étendu dans le lit attenant au mien, le même dans lequel il avait dîné, et personne d'autre que nous ne dormait dans la pièce. Bon, jusqu'ici, tout va bien et l'on peut le raconter à n'importe qui, mais vous n'apprendriez pas la suite de ma bouche, si l'on ne vérifiait pas auparavant le proverbe sur ce qui est dans le vin et qui sort de la bouche des enfants, sauf que je ne suis plus un enfant ; sous cette réserve, je veux bien ne pas passer sous silence un acte sublime de Socrate, puisque j'en suis à faire son éloge. Je suis dans le cas de quelqu'un qui aurait été mordu par une vipère. On raconte, n'est-ce pas, que quelqu'un qui a été dans ce cas ne veut évoquer sa réaction que devant des personnes pareillement mordues, puisqu'elles seules comprendront et excuseront tout ce qu'on a pu dire et faire sous l'effet de la douleur. J'ai reçu, donc, d'un animal autrement dangereux, la blessure la plus vive qu'on puisse recevoir, blessé et mordu comme je suis dans mon cœur, ou dans mon âme, ou quel que soit le nom qu'on doive lui donner, blessé et mordu par des paroles de philosophe, qui s'agrippent à vous plus sauvagement qu'une vipère lorsqu'elles s'emparent d'une âme jeune, naturellement bien pourvue, et vous font faire et dire n'importe quoi. Et quand je vois, de leur côté, les Phèdre, Agathon, Eryximaque, Pausanias, Aristodème et Aristophane... Et que dire de Socrate lui-même, et de tous les autres ? Tous, vous avez connu la transe et l'ivresse du philosophe. Donc, vous pouvez tous m'écouter, car vous saurez me pardonner ce que je fis ce jour-là et que je vous raconte aujourd'hui. Les serviteurs et tout ce qu'il peut y avoir d'autre comme gens profanes et incultes, bouchez-vous les oreilles.
        Une fois la lumière éteinte, chers camarades, et les esclaves dehors, je crus qu'il ne fallait plus tourner autour du pot et dire franchement ce que je voulais. Et, le touchant de ma main, je lui dis : «Socrate, dors-tu ?
        Pas du tout, dit-il.
        Sais-tu ce que je veux ?
        Quoi donc ? dit-il.
        Je trouve, dis-je, que tu devrais, toi seul, être mon amant et je crois que tu as peur de me baiser. Voici ce que je pense : je crois qu'il serait fort peu intelligent de ma part de ne pas te céder sur ce point, comme sur d'autres, concernant ma fortune ou mes amis. Car il n'y a rien de plus précieux à mes yeux que de devenir, moi, quelqu'un d'aussi bien que possible et je pense que personne ne pourra m'aider plus dans ce but que toi. Je rougirais bien davantage, devant des gens intelligents, de me refuser à un pareil homme, que, devant la foule des cons, de lui céder.»
        Lui, après mes paroles, répondit avec beaucoup d'ironie et de fougue : «Tu pourrais, en effet, avoir du mérite, mon cher Alcibiade, si, toutefois, est vrai ce que tu dis à mon sujet et qu'il y a, effectivement, en moi, une sorte de puissance par l'intermédiaire de laquelle tu serais susceptible, toi, de devenir quelqu'un de meilleur ; dans ce cas, tu discernerais chez moi une beauté inconcevable, à mille lieux de la beauté corporelle qui t'appartient à toi. Si donc, parvenant à la distinguer, tu veux la partager avec moi et échanger une beauté contre une autre, tu envisages donc carrément de m'exploiter et tu vas payer d'une beauté apparente ce qui est vraiment beau et troquer «du bronze contre de l'or». Fais un peu attention, quand même, et rends-toi compte que je ne vaux rien. La vue de la pensée se met à voir les choses distinctement lorsque celle des yeux commence à perdre de sa vigueur ; eh bien, tu en es encore loin.»
        Après ses paroles, je dis : «Moi, j'ai simplement dit ce que je pensais ; vois donc, de ton côté, ce que tu crois qui vaut mieux, y compris pour moi.
        Ben, dit-il, sur ce dernier point, tu as raison ; pour la suite, nous verrons, en effet, et ferons ce qui nous paraîtra le mieux à tous les deux sur ce point, comme pour le reste.»
          Quant à moi, quand nous eûmes échangé ces paroles et que je lui eus, pour ainsi dire, envoyé ces piques, je crus l'avoir atteint. Et, me redressant, sachant que lui ne dirait rien d'autre, le revêtant de mon manteau à moi, car on était en hiver, je me couchais sous sa guenille à lui, lui passais les mains sur son corps de pauvre diable, si vraiment diable et si sublime, et demeurai ainsi couché toute la nuit. Et même avec un tel geste de ma part, tu pourras toujours dire que je mens, Socrate, mais il repoussa ma jeune beauté, la méprisa, s'en moqua et l'insulta, et, sur ce point, je pense que je suis quelque chose, Messieurs les Juges, puisque juges vous êtes du dédain que me manifesta Socrate, vous pouvez être sûrs, devant les dieux et les déesses, je me réveillai de ma couche avec Socrate sans qu'il se fût produit rien de plus que si j'avais dormi avec mon père ou avec mon frère aîné.
        Dans quelles dispositions croyez-vous que j'étais après ces événements, me disant que je m'étais fait repousser, tout rempli d'admiration devant le caractère de cet homme, devant sa modération et sa fermeté, avec un être tel que je n'aurais jamais cru en trouver un pour la sagesse et la détermination ? Donc, je ne pouvais faire éclater ma colère, me privant, par là, de sa compagnie, et je ne savais pas non plus très bien comment l'amener vers moi. Je savais très bien qu'il était encore bien plus inaccessible à la corruption que n'était Ajax au fer et le seul moyen par lequel je pensais qu'on pouvait l'attraper m'avait définitivement échappé. Je ne savais plus, dans un état de dépendance à l'égard de cet homme comme on ne l'a jamais été de personne, et je tournais en rond. Et voilà tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où nous fîmes ensemble la guerre de Potidée, où nous mangions dans la même écuelle. Et alors, tout d'abord, il supportait beaucoup mieux les épreuves que moi, et même que tous les autres ; quand nous fûmes obligés de nous priver, bloqués quelque part, puisque nous étions en campagne, les autres étaient complètement nuls pour l'endurance ; en revanche, quand il y avait bombance, il était, seul, capable de se contenter du reste sans vouloir boire, mais, quand on le poussait, il battait tout le monde ; le plus étonnant est que, jamais de la vie, personne n'a vu Socrate ivre. Je pense que nous en aurons encore la confirmation dans un instant. Mais quant à endurer les frimas, et les frimas sont horribles en ces terroirs, il faisait toujours merveille et, en particulier, un jour qu'il y eut une gelée épouvantable et que personne ne voulait sortir du bivouac dehors, ou alors, quand on sortait, avec on ne sait combien de manteaux, de souliers et les pieds enveloppés dans je ne sais combien de feutres et de peaux, lui, par ce temps, sortait avec un simple manteau comme il portait toujours généralement et marchait nus-pieds au milieu de la glace, mieux que ne faisaient les autres avec leurs souliers, et les soldats lui lançaient des regards furieux, car ils pensaient qu'il voulait leur témoigner du mépris. Et la suite, ce qu'un jour, à l'armée, «accomplit et endura un homme plein de courage», mérite d'être entendue. Un jour, dès l'aube, il se tenait debout pour réfléchir à quelque chose, immobile, regardant devant lui, et, comme la chose ne lui revenait pas, au lieu de la laisser tomber, il demeurait debout à la chercher. Il était déjà midi ; on commençait à se rendre compte et l'on se disait, se posant des questions, que Socrate se tenait debout depuis l'aube en réfléchissant à quelque chose. A la fin, quelques-uns parmi les Ioniens, le soir venu, après le dîner, puisqu'on était, à ce moment-là, en été, avaient sorti leur couche, et, tantôt, dormaient à l'air frais, tantôt, observaient Socrate pour voir s'il passerait encore la nuit debout. Or, il demeura debout jusqu'à l'aube, quand le Soleil se fut levé ; ensuite, il s'en fut après avoir adressé une prière au Soleil. Et, par exemple, lors des batailles, et il faut bien lui rendre cet hommage, à l'occasion, en particulier, de la bataille à l'issue de laquelle je fus décoré par mes supérieurs, c'est lui, et personne d'autre, qui me sauva la vie, voulant à tout prix rester avec moi, qui étais blessé, et me sauva la vie et même mes armes. Quant à moi, Socrate, je réclamai, à cette occasion, que, toi aussi, tu fusses décoré par nos supérieurs et, là, ne viens pas me faire des reproches ou dire que je mens ; seulement, les généraux prenant en considération ma valeur et insistant pour me décorer, tu étais encore plus chaud que les généraux pour que je fusse décoré, moi, plutôt que toi. Cela vaut le coup aussi, chers camarades, de s'intéresser à Socrate lorsque notre armée battit en retraite à Délion. Je me trouvais à ses côtés, avec un cheval, et lui était avec ses armes. Il effectuait la retraite, au milieu de la débandade de nos hommes, en même temps que Lachès. Je tombe sur eux par hasard ; les voyant je leur dis immédiatement de ne pas perdre courage et leur dis que je resterais avec eux. En cette occasion, je fus encore plus admiratif devant Socrate qu'à Potidée (j'avais moins peur moi-même, puisque j'étais à cheval), premièrement, en voyant à quel point il était plus calme que Lachès ; ensuite, j'eus l'impression, quant à moi, qu'il marchait, là, comme ici, comme dit cette expression à toi, Aristophane, «fier et lançant des regards sur le côté», regardant tranquillement les amis comme les ennemis, faisant savoir bien clairement à quiconque et de très loin que si l'on s'avisait de s'en prendre à lui, il se défendrait de toutes ses forces. C'est ainsi qu'ils accomplirent leur retraite sans être inquiétés, lui et son camarade. D'ailleurs, dans une guerre, on n'essaie même pas de s'en prendre à des gens comme ça, et s'attaque-t-on plutôt à des gens qui fuient en déroute.
        Pour beaucoup d'autres raisons encore on pourrait faire l'éloge de Socrate, mais, pour certains aspects de sa vie, on pourrait peut-être en dire autant de certaines autres personnes, tandis que le fait qu'il ne ressemble à nul autre, ancien ou contemporain, c'est, là, ce qui mérite toute notre admiration. Quand on sait ce qu'était Achille, on peut imaginer Brasidas aussi bien que d'autres et, inversement, quand on sait ce qu'était Périclès, on peut imaginer, de la même manière, Nestor et Anténor (et il y en a d'autres) et de même pour d'autres cas, mais des gens comme lui, Socrate, cet oiseau, que ce soit sa personne ou ses dires, on peut toujours chercher, on n'est pas près d'en trouver un, que ce soit chez nos contemporains ou chez les anciens, à moins de se le représenter comme je dis, pas sur le modèle d'un être humain, quel qu'il fût, mais des silènes et des satyres, lui, sa personne et ses dires.
        Car c'est là un point que j'ai passé sous silence en commençant, que ses paroles ressemblent elles aussi aux silènes que l'on ouvre. Quand on se met à prêter l'oreille aux paroles de Socrate, en effet, on peut avoir l'impression, au début, que c'est des conneries qu'il raconte. Voilà les mots et les expressions dont il les revêt extérieurement, telle la peau hérissée de poils d'un satyre. Il vous cause ânes bâtés, espèces de forgerons, cordonniers, tanneurs, avec l'air de dire toujours la même chose dans les mêmes termes, de sorte que quelqu'un qui n'a pas l'habitude ou n'y voit que du feu a toutes les chances de pouffer de rire. Mais si l'on examine ses propos en les ouvrant et qu'on pénètre au dedans, on se rend compte, en premier lieu, qu'ils sont les seuls à présenter un double fond, ensuite, qu'ils sont inspirés, qu'ils renferment plein de statuettes de qualité et qu'ils abordent un très grand nombre de sujets, surtout, toutes les questions qui vous concernent si vous voulez être quelqu'un de bien.
        Voilà, chers camarades, les raisons que j'ai de faire l'éloge de Socrate ; quant aux points sur lesquels je l'ai critiqué, au passage, ils relèvent d'une violence qu'il m'a faite. Certes, je ne suis pas seul à avoir subi cette violence : il y a aussi Charmide, fils de Glaucon, Euthydème, de Dioclès, et plein d'autres à qui il a fait le coup de s'offrir comme amant en se faisant leurre plutôt qu'amant. Je te préviens, Agathon, ne te laisse pas leurrer par ce type ; instruit par nos propres malheurs, fais plutôt gaffe et évite de t'instruire, comme dit le proverbe, tel un gosse de ses malheurs.»

        A ces paroles d'Alcibiade, on pouffait de rire devant son culot, puisqu'on se disait qu'il était toujours amoureux de Socrate. Alors, Socrate avait dit : «Tu me parais bien sage, Alcibiade. On ne saurait s'employer plus finement à brouiller les pistes, quand on tourne toujours en rond dans le cycle de ses répétitions, quant à savoir à l'adresse de qui tu nous a raconté tout ça et, comme in extremis, tu l'as précisé, à la fin de ton propos, que c'était pour foutre la merde entre Agathon et moi, puisque tu insinues que je devrais être ton amant à toi et à personne d'autre, et toi, l'amant d'Agathon à l'exclusion de tout autre. On s'en est d'ailleurs parfaitement bien rendu compte et c'est là que ton drame satyrique et silénique révèle son véritable sens. Eh bien, mon cher Agathon, il ne faut pas qu'il aille plus loin et arrange-toi pour qu'on ne vienne pas foutre la merde entre nous deux.»
    Agathon avait répondu : «Ben, Socrate, je pense que tu as raison. Et j'interprète comme un signe, à cet égard, le fait qu'il se soit installé précisément entre toi et moi, pour nous tenir à distance l'un de l'autre. Il n'aura donc rien de plus, et je vais me lever pour m'étendre à tes côtés.
        Parfaitement, avait dit Socrate, viens t'étendre à ma droite.
    Quelle horreur, avait dit Alcibiade, qu'est-ce qu'il ne me fait pas encore comme saloperie, ce mec. Il trouve qu'il faut me frustrer jusqu'au bout. Si c'est ça, connard, laisse plutôt Agathon s'installer entre nous deux.
     Mais ce n'est pas possible, avait dit Socrate. Tu viens de me faire mon éloge ; la personne qui est sur ta droite doit donc faire maintenant à son tour mon éloge. Si, dans ces conditions, Agathon se met à ta droite, n'est-ce pas de moi qu'il va encore faire l'éloge, sans que je lui aie fait le sien au préalable ? Donc, tu permets et tu n'es pas jaloux si je fais l'éloge du jeune homme ; j'ai très envie de chanter sa gloire.
        Bravo, avait dit Agathon ; Alcibiade, il n'est pas question que je reste à ma place et je veux, avant tout, me mettre ailleurs, pour me faire faire mon éloge par Socrate.
Voilà, avait dit Alcibiade, c'est comme d'habitude : quand il y a Socrate, personne d'autre n'a plus accès à ce qui est beau. Il vient de trouver, sans la moindre difficulté, une excellente raison pour que l'autre vienne s'étendre à ses côtés.»
        Agathon, nous dit-on, se leva pour aller s'étendre auprès de Socrate, mais, soudain, des fêtards se présentèrent en grand nombre devant la porte et, l'ayant trouvée ouverte par hasard parce qu'il y avait quelqu'un qui sortait, ils firent irruption et s'installèrent ; tout était plein de bruit et, dans le plus complet désordre, on fut conduit à boire pas mal.

Banquet, 215 a 4 - 223 b 6 ;
traduction inédite.

oyseaulx | 23 h 27 | Rubrique : études sçavantes | Màj : 13/02/06 à 16 h 57 | Lu 654 fois

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Commentaires

le banquet de socrate

kilichowski

24/02/06 à 18:49

Merci oyseaulx !

Grâce à toi, je lis enfin une traduction de Platon qui semble bien personnelle, mais je ne sais.

Grâce à toi, je serai un peu moins ignorante.

M Sophie

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