la solution de l'antinomie du mouvement de la Lune
Cassini, 1668
Renvoyant l'examen critique des documents à un article ultérieur, nous aimerions, ici, présenter au lecteur la solution que la théorie considérée traditionnellement comme classique apporte à l'antinomie du mouvement de la Lune telle que les articles précédents l'ont dégagée et éclairer les circonstances historiques de son élaboration.
Il s'agit, tout d'abord, de déployer, dans toutes ses conséquences, l'idée selon laquelle, lorsqu'on est en présence de deux systèmes d'axes, l'un, lié à l'observateur terrestre, l'autre, indépendant de l'observateur, en mouvement angulaire l'un à l'égard de l'autre, on ne peut concevoir qu'un seul plan qui soit orthogonal, à la fois, au plan de référence de chacun des deux systèmes d'axes (ou qu'on ne peut mener qu'un seul plan par l'axe des z des deux systèmes). Dans le cas où l'un des deux systèmes d'axes est en mouvement angulaire par rapport à l'autre, cette situation ne va pas sans que ce plan présente, en un sens, un mouvement de révolution d'une quantité égale à celle du mouvement angulaire de l'un des deux systèmes par rapport à l'autre.
Une analogie empruntée à l'astronomie sphérique peut faciliter l'intelligence de ce qui est en cause. Supposons que les deux systèmes d'axes en mouvement angulaire l'un par rapport à l'autre soient le système des coordonnées horizontales et le système des coordonnées équatoriales. Si, en un instant donné, il n'y a qu'un seul cercle de hauteur (dans un plan orthogonal au plan de l'horizon) qui coïncide avec un cercle de déclinaison (dans un plan orthogonal au plan de l'équateur), ce dans le plan du méridien du lieu, il n'en demeure pas moins qu'en des instants successifs, ce sont différents cercles de déclinaison qui « entrent », à tour de rôle, dans le plan du méridien. Au cours de la révolution diurne, tous les cercles de déclinaison occupent, ainsi, successivement, le plan du méridien et, de ce fait, aux yeux d'une cosmologie qui rapporte les mouvements au site de l'observateur et pour laquelle la vision est discriminatoire au regard du mouvement et du repos, accomplissent une révolution à l'égard de ce point privilégié qu'est le centre de la sphère céleste. De semblables considérations avaient conduit Scheiner à attribuer une révolution physique à l'unique plan qu'on peut mener par l'axe de rotation du Soleil, perpendiculairement au plan de l'écliptique.
Le cas de la Lune n'est pas différent de celui du Soleil. Tout comme, indépendamment de la rotation du Soleil en vingt-sept jours, un plan mené par un diamètre quelconque du globe solaire, orthogonalement au plan de l'écliptique, conserve sa direction initiale et demeure parallèle à lui-même au cours d'une révolution de la Terre autour du Soleil, « qui produit le même effet que ferait une révolution du Soleil autour de la Terre », un plan mené par un diamètre quelconque du globe lunaire, orthogonalement au plan de l'orbite lunaire, conserve sa direction initiale et demeure parallèle à lui-même au cours d'une révolution de la Lune autour de la Terre. Or, par le diamètre d'une sphère, on peut tracer une infinité de plans, orthogonalement au plan que ce diamètre rencontre à angles droits. Ainsi, par la verticale d'un lieu, on peut mener une infinité de cercles verticaux, orthogonalement au plan de l'horizon ; par l'axe du monde, une infinité de cercles de déclinaison, orthogonalement au plan de l'équateur ; et, par l'axe de l'écliptique, une infinité de cercles de latitude, orthogonalement au plan de l'écliptique. Tout comme la verticale du lieu est l'intersection commune des plans de tous les cercles verticaux, l'axe du monde, des plans de tous les cercles de déclinaison, et l'axe de l'écliptique, des plans de tous les cercles de latitude, le diamètre quelconque d'une sphère est ainsi l'intersection commune d'une infinité de plans orthogonaux au plan qu'il rencontre à angles droits. Si l'on peut ainsi mener une infinité de plans par le diamètre quelconque d'une sphère, diamètre qui est leur intersection commune, on ne peut, en revanche, en mener qu'un seul par deux diamètres de la sphère inclinés l'un à l'autre. Ainsi il n'y a qu'un seul plan orthogonal, à la fois, au plan de l'horizon d'un lieu et au plan de l'équateur du monde, celui du méridien du lieu, qui est, à la fois, cercle vertical et cercle de déclinaison, tout comme il n'y a qu'un seul plan orthogonal, à la fois, au plan de l'équateur et au plan de l'écliptique, celui du colure des solstices, qui est, à la fois, cercle de déclinaison et cercle de latitude. Tout comme le méridien est un demi-cercle (plutôt qu'un cercle), passant, à la fois, par le zénith et par les pôles du monde, dans un plan qui est, seul, orthogonal, à la fois, au plan de l'horizon et au plan de l'équateur, et le colure des solstices, un cercle, passant, à la fois, par les pôles du monde et par les pôles de l'écliptique, dans un plan qui est, seul, orthogonal, à la fois, au plan de l'équateur et au plan de l'écliptique, le plan mené par deux diamètres quelconques d'un globe est le seul à être orthogonal, à la fois, aux deux plans menés par le centre du globe, orthogonalement à chacun des deux diamètres. Dans ces conditions, il n'est donc possible de mener, par tout diamètre du globe solaire, autre que la normale au plan de l'écliptique, qu'un seul plan qui soit orthogonal au plan de l'écliptique, tout comme, par un diamètre du globe lunaire, autre que la normale au plan de l'orbite, qu'un seul plan qui soit orthogonal au plan de l'orbite lunaire. Il revient donc au même de dire que, par un diamètre quelconque du globe, on ne peut mener qu'un seul plan qui soit orthogonal, au plan de l'écliptique, dans le cas du Soleil, et au plan de l'orbite, dans le cas de la Lune, ou que, par un diamètre quelconque du globe, on ne peut mener qu'un seul plan qui passe, en même temps, par le diamètre orthogonal, au plan de l'écliptique (ou : par le diamètre, parallèle à l'axe de l'écliptique), dans le cas du Soleil, au plan de l'orbite (ou : parallèle à l'axe de l'orbite), dans le cas de la Lune.
Or, d'une part, les directions de l'axe de l'écliptique, dans le cas du Soleil, et de l'axe de l'orbite, dans le cas de la Lune, sont constantes, si l'on ne tient pas compte, de la précession des équinoxes, dans le cas du Soleil, du mouvement rétrograde des nœuds de l'orbite, dans le cas de la Lune. Sont, donc, constantes, également, l'inclinaison de l'écliptique, et celle de l'orbite lunaire, à l'égard d'un plan fixe. D'autre part, le disque apparent est toujours dans un plan orthogonal, au plan de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite lunaire, dans le cas de la Lune. Dans ces conditions, indépendamment de tout autre mouvement (nous disons : indépendamment de tout autre mouvement, pour exclure, par hypothèse, tout mouvement de rotation, tant dans le cas du Soleil, que dans le cas de la Lune), un plan passant, à la fois, par un diamètre quelconque du globe et par l'axe, de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite lunaire, dans le cas de la Lune, conserve sa direction initiale et demeure parallèle à lui-même au cours d'une révolution, tropique, dans le cas du Soleil, draconitique, dans le cas de la Lune. Il instaure, de ce fait, un déplacement angulaire à l'égard du plan de la base du cône visuel de l'observateur terrestre, plan qui, tout en demeurant constamment orthogonal au plan, de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite, dans le cas de la Lune, et tout en passant constamment par le diamètre du globe parallèle à l'axe, de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite, dans le cas de la Lune, n'en pivote pas moins, en quelque sorte, sur cet axe et occupe, à son égard, toutes les positions angulaires possibles au cours de la révolution de l'astre autour de la Terre, tout comme, par l'effet de son mouvement en longitude, cet astre occupe, lui-même, successivement, tous les cercles verticaux, tous les cercles de déclinaison ou tous les cercles de latitude. Et, de même que les plans de tous les cercles verticaux se coupent dans la verticale du lieu, les plans de tous les cercles de déclinaison, dans l'axe du monde, ou les plans de tous les cercles de latitude, dans l'axe de l'écliptique, les plans des sections successives du globe par le plan de la base du cône visuel de l'observateur terrestre se coupent dans le diamètre du globe orthogonal, au plan de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite lunaire, dans le cas de la Lune. Comme ce même diamètre est dans le seul plan qu'on peut mener par un diamètre quelconque du globe, orthogonalement au plan, de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite, dans le cas de la Lune, ce plan, ayant, ainsi, une direction constante, présente un mouvement angulaire à l'égard de l'observateur terrestre, par l'effet duquel le globe lui paraît accomplir une révolution complète, dans le sens rétrograde, sur un axe parallèle à l'axe, de l'écliptique, dans le cas du Soleil, de l'orbite, dans le cas de la Lune, en une année tropique, dans le cas du Soleil, en un mois draconitique, dans le cas de la Lune (1).
Lorsque, le deux mai 1675, Cassini présente sa théorie de la libration à l'Académie royale des sciences, le compte-rendu de l'historien officiel de l'Académie relève l'importance de l'expression « colurus Lunae proprius » (2). Nous pouvons, maintenant, préciser le contenu de cette notion et soupçonner les raisons du choix de ce terme. L'expression de « colure de la Lune » désigne une section du globe lunaire par un plan orthogonal, à la fois, au plan de révolution et de rotation de la Lune. Dans le cas du Soleil, en effet, les apparences observées dans le disque, telles les trajectoires des
taches, leurs courbures et rectifications, s'expliquent aisément par la combinaison de l'hypothèse précédente d'une révolution optique, apparente, du globe solaire, dans le sens rétrograde, dans le plan de l'écliptique, en une année tropique, avec celle d'une rotation du globe, dans le sens direct, dans un plan incliné au plan de révolution d'une certaine quantité, avec une période appropriée. Celle-ci s'obtient en multipliant par deux le temps mis par les taches à parcourir l'espace qui sépare le bord oriental du bord occidental du disque solaire, soit 2 x 13,5 = 27 jours ; la quantité de l'inclinaison du plan de rotation au plan de révolution est donnée par l'angle des trajectoires des taches à l'égard de l'écliptique dans les rectifications, soit, selon Scheiner, sept degrés et demi. La théorie se trouve facilitée, dans le cas du Soleil par la circonstance de la discordance des périodes des deux mouvements, de révolution et de rotation, de 365, 25 j., dans le cas de la révolution, et de 27 j., dans le cas de la rotation ; de ce fait, le mouvement des taches saute aux yeux avec une évidence qui fait d'emblée conclure à une rotation du globe sur lui-même. Les rectifications et incurvations des trajectoires des taches, les stationes et les aequilibria, renvoient, de leur côté, au mouvement de révolution, comme prouve l'usage auquel les fait servir Galilée, dans la Terza Giornata, et la signification physique que leur avait reconnue Scheiner est, simplement, le signe que le seul plan qu'il est possible de mener, par l'axe de rotation du Soleil, orthogonalement au plan de l'écliptique, conserve sa direction initiale et demeure constament parallèle à lui-même au cours d'une révolution tropique du Soleil, tout comme il est, naturellement, soumis à la précession des équinoxes et accomplit, de ce fait, une révolution complète, à l'égard de la sphère des fixes, avec la période de la révolution de la huitième sphère.
Dans le cas de la Lune, l'égalité des périodes de révolution et de rotation avait eu pour effet de brouiller considérablement, aux yeux de Hevelius et de Boulliau, les relations exactes entre les mouvements du globe lunaire. Nous avons vu, ainsi, Hevelius aboutir, à deux reprises, à l'occasion de l'étude des relations du cône visuel de l'observateur terrestre avec le cône d'illumination et les sections du globe lunaire dans les quadratures, dans la Selenographia, et à l'occasion de la libration en latitude, dans l'Epistula de Motu Lunae libratorio, à l'idée qu'un plan mené par le diamètre du globe
lunaire parallèle à l'axe de l'écliptique, perpendiculairement au plan de l'orbite lunaire, conserve une direction constante et demeure constamment parallèle à lui-même, sans que ces conditions impliquassent, à ses yeux, une rotation compensatrice qu'il persiste à refuser dans le cas de la Lune. Il nous semble qu'en l'occurrence, Cassini ait procédé par analogie à l'égard de la théorie du Soleil, telle qu'il pouvait la trouver chez Scheiner (3). Le point de départ de sa conception du mouvement de la Lune est, à n'en pas douter, dans la théorie de la libration en latitude de Hevelius. Celle-ci a reconnu un fait essentiel : deux diamètres du globe lunaire parallèles, l'un, à l'axe de l'orbite lunaire, l'autre, à l'axe de l'écliptique, conservent leurs directions initiales et demeurent dans un plan qui reste constamment parallèle à lui-même au cours d'une révolution draconitique de la Lune. Ces conditions, d'une part, font ressortir l'analogie de la théorie de la Lune et de celle du Soleil, d'autre part, obligent à penser le mouvement de la Lune dans le concept d'une révolution de roulement. A ce stade intervient alors l'idée d'une rotation de la Lune, idée qui, dans l'esprit de Cassini, renvoie à une triple origine : l'analogie de la théorie du Soleil de Scheiner, l'égalité des périodes invoquée par les tenants de l'épicycle lunaire et refusée par Buridan, enfin, l'égalité des périodes de révolution et de rotation, invoquée, puis, écartée, par Boulliau, dont une lettre de Cassini à Gassendi laisse penser qu'il peut avoir connu l'Astronomia Philolaïca (4). La détermination de la période draconitique de la rotation de la Lune renvoie, de nouveau, à la théorie de la libration en latitude de Hevelius, que cette découverte d'une rotation du globe lunaire permet à Cassini de corriger sur un point important. Hevelius avait été induit en erreur, dans l'Epistula de Motu Lunae libratorio, en ayant sans cesse présente à l'esprit l'explication, développée dans la Selenographia, de l'inclinaison des sections lunaires dans les quadratures par les relations constantes de l'axe de l'orbite lunaire et de l'axe de l'écliptique : Cassini corrige la théorie de la libration en latitude, en montrant que ce phénomène est produit, non par les relations constantes de l'axe de l'orbite lunaire à l'égard de l'axe de l'écliptique, mais à l'égard de l'axe de rotation. La quantité de l'inclinaison du plan de rotation à l'égard du plan de révolution, de sept degrés et demi, fait évidemment penser à celle du plan de rotation du Soleil à l'égard du plan de l'écliptique, dans la théorie de Scheiner (5), mais elle se rapporte également à d'autres discussions contemporaines, que reflètent un passage de l'Epistula de Motu Lunae libratorio (6), une lettre de Boulliau à Hevelius, du vingt-trois juillet 1655 (7), et un texte de l'Astronomia Reformata de Riccioli (8). Enfin, même si la libration en latitude observée par Hevelius est produite par la conservation de la direction, non d'un plan passant par l'axe de l'orbite lunaire et par l'axe de l'écliptique, mais d'un plan passant par l'axe de l'orbite et par l'axe de l'équateur lunaire, ce plan n'en doit pas moins observer la même direction que celui invoqué par Hevelius. Il en résulte que les équinoxes lunaires coïncident avec les nœuds de la Lune, et que la quantité de la précession lunaire est égale à celle de la révolution de ces nœuds (9). Laplace demeure donc fidèle à la pensée de Cassini lorsqu'il dit, dans le langage de son époque, que, si l'on mène, par le centre du globe lunaire, un plan parallèle au plan de l'écliptique, le plan de l'orbite lunaire, le plan mené par le centre de la Lune, parallèlement à l'écliptique, et le plan de l'équateur lunaire conservent toujours une intersection commune (10), le second de ces trois plans étant engendré par la révolution, en dix-huit ans et sept mois, dans le sens rétrograde, de l'intersection commune qui est, à la fois, la ligne des nœuds et la ligne des équinoxes de la Lune. La coïncidence des nœuds et des équinoxes est, ainsi, la conséquence directe de la conservation de la direction initiale du plan mené par l'axe de l'orbite,
orthogonalement au plan de l'écliptique, postulée par Hevelius. En dépit de la remarque de Cassini sur les stravaganze <del> dottissimo Evelio (11), sa théorie dépend donc étroitement de celle de son devancier.
Si des liens étroits rattachent, ainsi, la théorie de Cassini à celle de Hevelius, au point qu'on peut qualifier la première de lecture de la seconde à la lumière de la théorie du Soleil de Scheiner, la question demeure ouverte de ses rapports à la version initiale, refusée par l'auteur, de la théorie de Boulliau. Nous avons vu que cette première version de la théorie de Boulliau reposait sur l'idée de la conservation d'une direction constante de l'axe de l'orbite de la Lune, engendrant une révolution apparente du globe lunaire sur lui-même, dans le sens rétrograde, compensée par une rotation physique, de sens direct, de période égale. Tous ces traits se retrouvent dans la théorie de Cassini, et il n'aura finalement manqué à Boulliau que d'avoir déterminé le plan dans lequel s'effectue cette rotation et la quantité de son inclinaison au plan de l'orbite. La question est donc posée de savoir si Cassini a pu avoir connaissance de cette première théorie de Boulliau.
Nous pourrions nous limiter à renvoyer à la lettre de Cassini à Gassendi, qui voit, en Boulliau, l'un des phares, à l'égal de Kepler, de l'astronomie, et y voir l'indice d'une lecture attentive, de la part de Cassini, de l'Astronomia Philolaïca, parue huit ans plus tôt et où figure la première version de la théorie de Boulliau. Toutefois, cette mention élogieuse de Boulliau par Cassini, mettant sur le même plan Boulliau et Kepler, nous paraît renvoyer, de ce fait, à la théorie des planètes, pour laquelle le manuscrit de la Ptolemaïca Methodus, de 1669, prouve que Cassini éprouvait un vif intérêt. Nous avons donc à nous demander si Cassini a pu subir l'influence de Boulliau au cours de l'élaboration ultérieure qui devait conduire ce dernier à la dissociation conceptuelle de la libration en longitude et de la libration en latitude et à la reconnaissance de la période anomalistique de la première. Nous avons donc à étudier, successivement, les sources permettant de dater les différents moments de l'élaboration de la doctrine de Boulliau sur la libration et de préciser ses rapports avec l'élaboration parallèle de la doctrine de Hevelius. Nous étudierons ensuite les documents attestant les rapports de Boulliau et de Cassini.
Il est entendu que les versions successives des théories de Boulliau et de Hevelius tiennent à la lente reconnaissance de la période anomalistique attribuée à la libration en longitude et à la dissociation conceptuelle qui s'opère, parallèlement, entre libration en longitude et libration en latitude (Hevelius, en 1647, dans la Selenographia, comme Boulliau, en 1645, dans l'Astronomia Philolaïca, parlait encore d'une seule libration de la Lune), cependant que les modèles théoriques, qui retiennent, au premier chef, notre attention, ne subissent que peu de modifications.
Quatre lettres adressées à Hevelius nous permettent de nous faire une idée des progrès qui s'accomplissent dans l'esprit de Boulliau au cours des années 1648-1650. A l'origine de sa réflexion se trouvent des observations du Mare Crisium et la question des rapports que son mouvement en libration entretient avec celui des taches situées vers les bords Nord et Sud du disque lunaire. Nous avons vu à quel point la doctrine de la Selenographia était, sur ce point, peu satisfaisante. Le onze décembre 1648, Boulliau écrit à Hevelius que « la période de la libration de la Lune ne lui paraît pas encore établie avec précision » (12). Le sept janvier 1650, il lui écrit qu' « une idée (ennoia, en grec dans le texte) lui est venue », idée qui consiste à considérer l'origine de « la » libration comme mobile, au lieu de la rattacher à un point fixe du zodiaque (13). Il ajoute qu'il a bon espoir de pouvoir, grâce à cette « ennoia », rattacher, au mouvement propre de cette origine, les incohérences que décelaient les observations dans les mouvements du Mare Crisium. On voit s'annoncer, ici, l'idée d'une période anomalistique de « la » libration, entendons de celle du Mare Crisium, la libration en longitude : les incohérences que révèlent les observations peuvent s'expliquer, si l'on admet que le mouvement du Mare Crisium doit être rapporté, non à un point fixe du zodiaque, mais à une origine elle-même mobile à l'égard d'un point fixe. Sans doute, pour le moment, Boulliau ne dit pas que cette origine est l'apogée, et l'anomalie, l'argument de l'inégalité de la libration. Mais, si le concept d'une période anomalistique de « la » libration n'est pas formulé, les observations que, dans ses lettres, il cite à l'appui de ses conclusions ne laissent aucun doute quant à savoir que Boulliau est bien sur la voie de la découverte que la libration en longitude est une fonction de l'anomalie. Le dix-huit avril de la même année, il annonce à son correspondant qu'il a l'intention de soumettre « sous peu » son hypothèse « au calcul ». Nous verrons qu'une lettre rédigée en des termes fort analogues a été adressée à Cassini le trente janvier 1654. Enfin, la lettre de Boulliau à Hevelius du vingt-trois juillet 1655, qui est une réponse à l'envoi de l'Epistula de Motu Lunae libratorio, nous apprend deux choses : d'abord, que l'explication proposée par Hevelius, dans ce texte, est conforme à l'ennoia de Boulliau de 1650 et, par suite, qu'il s'agit bien, dans ce dernier cas, de l'hypothèse d'une période anomalistique de la libration en longitude ; ensuite, elle nous renseigne sur les dates respectives auxquelles cette période a été découverte par Hevelius et par Boulliau, puisque Hevelius, qui, dans son texte imprimé, indiquait la date de 1648, est dit, par Boulliau, l'avoir devancé de trois ans. En admettant que Boulliau compte, parmi les trois années, l'année en cours au moment de la découverte, cette donnée confirme la date de 1650 que nous avait fournie l'étude de la correspondance de Boulliau. Nous pouvons donc considérer que la période anomalistique du mouvement libratoire du Mare Crisium a été reconnue, indépendamment, en 1648, par Hevelius et, en 1650, par Boulliau. Nous avons vu que les apparitions de comètes des années 1650-1653 ont retenu Hevelius de publier sa découverte. Cette publication survint seulement en 1654 et se présente sous la forme de la lettre ouverte à Riccioli, à propos d'une remarque de l'Almagestum Novum. Elle rendit superflue celle de Boulliau sur le même sujet.
Riccioli répond à la lettre ouverte par une lettre, manuscrite, à Hevelius du vingt-quatre février 1655. Dans cette lettre, Riccioli fait état d'une lettre de Boulliau, dont le destinataire, n'étant pas, au vu de la tournure employée : Bononiam scripsit, Riccioli lui-même, pourrait bien être, croyons-nous, Cassini. Rappelons que, né à Perinaldo, dans le comté de Nice, ayant reçu son instruction chez les Jésuites de Gênes, ce dernier occupe, depuis 1650, la chaire laissée vacante par la mort de Cavalieri, à l'Archiginnasio de Bologne. Or, nous connaissons trois documents (14), dont la conjonction nous paraît autoriser d'identifier une lettre de Boulliau à Cassini, du trente janvier 1654, comme étant la lettre un peu mystérieuse dont parle ici Riccioli.
Dans une lettre à Storani du vingt février 1654, Boulliau indique à son correspondant qu'il a reçu, de Cassini, une lettre, accompagnée d'une théorie (manuscrite) des comètes. Nous connaissons, de fait, dans le recueil factice coté V. 238 de la Réserve des Imprimés de la Bibliothèque nationale de Paris, recueil relatif aux comètes des années 1650-1653, une lettre de Boulliau adressée à Cassini, du dix-huit juillet 1653, où il lui demande de lui communiquer ses observations de la plus récente de ces comètes et lui demande s'il a observé une certaine éclipse de lune, qu'il s'agisse de celle de septembre 1652 ou, plutôt, de celle de mars 1653. Le vingt et un octobre, Cassini lui répond par une lettre datée de Perinaldo, à laquelle était jointe la précieuse théorie manuscrite des Comètes qui, distraite du tome XIX de la Collection Boulliau du département des manuscrits à une date que nous ne saurions préciser, dort, depuis, parmi les vaticinations du Pseudo-Argolin, dans le recueil factice de la Réserve des Imprimés (15). Or, voici ce qu'on lit dans la réponse de Boulliau, datée du trente janvier 1654 : « Tandem reperi (lege : repperi) terminum revolutionis librationis corporis Lunaris, & brevem tractatum ea de re in lucem emittam, si per tricas & negotia Musis inimica & infesta licuerit. ». En post-scriptum, il lui demande de saluer Riccioli, « quod in (...) Almagesto saepissime nomen meum tam honorifice repetat. ». Et lorsque, le vingt-quatre février 1655, Riccioli prie Hevelius de l'excuser de lui répondre en si peu de mots, « praesertim cum Bullialdus huc Bononiam scripsisset deprehendisse iam omnia quae spectant ad hoc negotium, ac brevi vulgaturum », il pourrait bien s'agir de cette lettre de Boulliau à Cassini du trente janvier 1654.
Ces documents, à vrai dire, nous apprennent peu de choses. Les termes employés par Riccioli, dans sa lettre à Hevelius du vingt-quatre février 1655 semblent bien indiquer que les astronomes bolonais attendaient toujours, à cette date, l'ouvrage annoncé par Boulliau et qu'ils n'avaient aucune connaissance de son contenu. Il reste donc peu d'espoir de découvrir, un jour, dans quelque recueil factice de la Bibliothèque de l'Archiginnasio, une théorie de la libration de Boulliau comparable, en importance, à l'écrit de Hevelius de 1654. On peut même être sensible comme à une nuance de regret qui perce dans les dernières lignes de la lettre de Riccioli à Hevelius du vingt-quatre février 1655 : « Noli autem mirari si nunc tam paucis respondeam humanissimis tuis et literis et muneribus. Nam P. Grimaldi observationes librationis Lunaris, ad hunc usque diem continuatas, nondum plane digessimus, praesertim cum Bullialdus huc Bononiam scripsisset...etc. » (16). A la différence de Boulliau, qui, dans sa réponse à Hevelius, du vingt-trois juillet 1655, déclare n'avoir rien à reprendre aux explications de son correspondant et qui renonce à une publication pour son compte, à la différence aussi de Cassini, qui saura en tirer des conséquences insoupçonnées, il ne semble pas que Riccioli ait eu pleinement conscience de l'importance de l'écrit de Hevelius de 1654 et, de fait, ses propres déclarations à ce sujet, en 1665, dans l'Astronomia Reformata, sont, à cet égard, éloquentes, sans que cette situation autorise de conclusions quant à la datation de la théorie de Cassini, qui semble bien constituée en 1668 (17).
(1) « Lora (sc. l'apparente librazione) considero come dipendente dalla complicazione di due moti, uno periodico, con cui la Luna sia portata intorno alla Terra con l'asse, che in corso di questo solo resterebbe sempre parallelo a se stesso, onde, dall'istesso punto del firmamento, vedrebbesi sempre l'istessa faccia Lunare e, dalla Terra, apparirebbe volvarsi intorno a se stessa contro l'ordine dei segni mostrando sempre faccie diverse... » (B. N., mss fr., nouvelles acq. 5.856, fol.° 69° v°). Il s'agit du compte-rendu, rédigé par Agostino Fabri, sous la dictée de Cassini, de l'observation, à Rome, au Palazzo Estense, de l'éclipse de Lune du 26 mai 1668, qui, étant observée, de concert, par Picard, à Montmartre, servit à la détermination de la différence des méridiens de Paris et de Rome.
(2) « Lunae axis circa quem fit prior revolutio & Colurus quidam Lunae proprius, qui in termino primae revolutionis sumitur, fertur sibi parallelus, quemadmodum axis terrae motu annuo iuxta Copernici hypothesim. » (Du Hamel (Jean-Baptiste), Regiae Scientiarum Academiae Historia, Paris, 1698, p.144 ; seconde édition, Paris, 1701, p. 147 ; traduction : « L'axe de la Lune sur lequel s'accomplit la première de ces deux révolutions, ainsi qu'une sorte de Colure particulier de la Lune, qu'on prend comme limite de la première révolution, sont emportés en demeurant parallèles à eux-mêmes, comme, dans le mouvement annuel, l'axe de la Terre, suivant l'hypothèse de Copernic. »). La référence à Copernic est, ici, lourde de signification et renvoie, sans doute, moins à l'héliocentrisme, qu'à la conservation de la direction initiale de l'axe de rotation de la Terre, obtenue, comme on sait, par le moyen du troisième mouvement que Copernic attribue à la Terre.
(3) Nous ne saurions suivre, sur ce point, l'interprétation, par ailleurs très remarquable, de Dortous de Mairan : « C'est une conséquence du grand principe de la persévérance des corps dans l'état de repos, ou de mouvement, & dans la situation où ils se trouvent, jusqu'à ce qu'une cause étrangère vienne les en tirer. Or dans l'état du globe circulant sur la courbe AR (...), ni dans la force translative ou impulsive qui le fait circuler, on ne voit rien qui puisse le retirer de la situation où il se trouve par rapport à l'espace infini & immobile, & cette situation exclut nécessairement la rotation réelle (...). / Cette théorie nous conduit naturellement à l'hypothèse de feu M. Cassini, sur la rotation de la Lune, et je suis fort trompé s'il n'y a été conduit lui-même par un semblable enchaînement de principes & de réflexions. » (mémoire cité, § 24 et 26). Nous pensons, pour notre part, que l' « enchaînement de principes & de réflexions » qui a conduit Cassini à l'hypothèse d'une rotation de la Lune relève plus de la géométrie que de la dynamique. L'analogie de la théorie de la Lune avec celle du Soleil est fortement soulignée dans l'« Entretien avec Bossuet », qui occupe les pages 603 sq. du ms B, 4, 1 de l'Observatoire et a dû se placer vers 1690 (cf. fol. 589) ; on y lit, notamment : « Nous avons aussi trouvé qu'il y a deux poles dans la lune aussi élevés sur le plan de son orbite que les poles du Soleil sont élevés sur le plan de l'Ecliptique, autour desquels le globe de la lune tourne dans l'espace de 27 jours d'occident en orient par un mouvement égal, mais elle a une autre apparence de mouvement d'orient en occident autour des deux poles perpendiculaires au plan de son Orbite qui se fait aussi en 27 jours, mais inégalement, participant de toutes les inégalitez du mouvement de la lune autour de la Terre, la différence entre ces deux mouvements, dont un est égal, l'autre inégal, cause l'apparence..., un sur deux poles d'une et <l'autre> sur des poles différents est cause...dans laquelle différence consiste celle que nous appellons libration de la lune qui est cause que nous pouvons voir 15 degrez plus que son Hemisphère. » (Observatoire, B, 4, 1, fol. 608). Il est tout aussi significatif que cette exposition soit précédée, de quelques pages, de celle du mouvement des taches du Soleil, et, sans doute, encore plus, que la rotation du Soleil soit, une nouvelle fois, rapprochée de celle de la Terre, « dans l'hypothèse des Pythagoriciens » (lege : Coperniciens) : « Les Pithagoriciens auroient attribué ce...mouvement au globe de la Terre, qu'ils mettoient au nombre des planètes, à la place du mouvement de 24 heures que les autres attribuoient au premier mobile qu'on supposoit estre un Ciel au dessus...de toutes les planetes et des étoiles fixes aux<quels> il communiquast son mouvement, leur faisant faire en un jour une révolution d'orient en occident que les Pitagoriciens épargnoient par le seul mouvement du globe de la Terre, (d'occident en orient) autour d'un axe parallele à celuy qu'on avoit attribué au premier mobile, qui fut déclaré chimérique. (Ajout interlinéaire, puis marginal : Ainsi l'on <transporta> dans la Terre les poles, les méridiens et les spiralles qu'on avoit attribués au Ciel, dont les Géographes se servent dans la description des lieux particuliers de la Terre.) Après l'invention de la lunete, on a découvert cette espèce de mouvement dans le Soleil par le moyen de ces taches que l'on a trouvé estre dans la surface mesme du globe du Soleil ou fort proche et <on a observé> qu'elles font une révolution autour de ce globe en 27 ou 28 jours. Ce qui donna d'abord à Galilée un idée de cette révolution du Soleil. Scheiner, qui observoit <ces taches> observoit en mesme temps et le publia avant Galilée crut d'abord que ces taches qu'elles étoient des Planetes, mais la continuation des observations le fit concourir dans le sentiment de Galilée qu'il prévint dans la détermination des poles <du mouvement> et de ces taches dont il <donna> l'élévation sur le plan de l'écliptique à 82 en gros degrez et le lieu du Zodiaque auquel ils se raportent qui est le septième ou le 8e degré des Poissons et de la Vierge. » . Puis, vient une rature qui peut avoir valeur de lapsus : « Nous avons trouvé que la le lune globe de la lune a deux poles semblables ces poles sont fixes dans le globe du Soleil, et tirant par ces poles des méridiens et autour d'eux des paralleles comme les Geographes font autour des poles de la Terre ». La phrase s'interrompt sur ce blanc (Observatoire, ms B, 4, 1, fol. 603-605). S'indique, ici, une filiation rotation du premier mobile/rotation de la Terre/rotation du Soleil/rotation de la Lune, parallèle à une filiation libration des fixes/révolution annuelle de l'axe de la Terre pour lui conserver une direction constante au cours de sa révolution autour du Soleil/libration de la Lune, où les relations mutuelles, avec le plan de l'écliptique, de l'axe de la rotation de la Terre et de l'axe de rotation du Soleil, sont pensés dans des concepts identiques, empruntant comme modèle la précession des équinoxes et la libration des fixes, modèle qu'il reviendrait ainsi à Cassini d'avoir eu, le premier, l'idée d'appliquer à la Lune, sans doute parce qu'il y discernait la solution à l'antinomie que présentait, à ses yeux, la conception développée par Hevelius quant aux relations mutuelles, dans le cas de la Lune, de l'axe de l'orbite lunaire et de l'axe de l'écliptique. Il reste que, si la déduction de la théorie de la libration de la Lune de Cassini, de la théorie du mouvement des taches du Soleil de Scheiner, ne soulève aucune difficulté, elle peut, néanmoins, avoir emprunté des intermédiaires. Compte-tenu de l'allure très « Riccioli-Scheiner », donc, en fin de compte, « Clavius », de la construction géométrique attribuée à Cassini, on peut, en particulier, s'interroger sur le role d'intermédiaire qui a pu être joué, à cet égard, par le personnage de Grimaldi, auteur de la carte de la Lune qui figure dans Riccioli, et dont l'influence semble avoir été considérable. Mais aucun document n'est venu confirmer notre soupçon que la théorie attribuée à Cassini eût pu avoir été formulée par Grimaldi, ni, le texte de l'Astronomia Reformata, fait d'autant plus significatif qu'elle reproduit le texte de Hevelius, ni, les documents d'archives, comme ceux des Manuscrits 592 (822) et 268 (193) de la Biblioteca Universitaria de Bologne.
(4) Gassendi, Opera omnia, tome V, p. 527.
(5) C'est ce que suggère la lecture du passage cité du ms B, 4, 1 de la Bibliothèque de l'Observatoire de Paris, fol. 630.
(6) A propos d'observations rapportées par Riccioli, dans l'Almagestum Novum, Hevelius écrit qu'elles « videntur quidem aliquantulum fluctuare, dum macula Grimaldi & Mare Crisium pari omnino ratione quidem, uti annotasti, ad Lunae limbum accesserunt, & ab isto recesserunt, tabula etiam consentiente nostra; Plato tamen & Tycho non semper immoti toto illo tempore substiterint, sed interdum paululum (uti ex tabula palam est) item ad limbum accesserunt, interdum ab illo recesserunt, adeo ut penitus putem, in illis observationibus plane circa maculam Platonis & Tychonis aliquid latere. » (Epistula de Motu Lunae libratorio, p. 37-38 ; traduction : « paraissent, peut-être, soulever un doute; si, peut-être, Grimaldi et le Mare Crisium se sont rapprochés, comme il faut, comme tu as bien vu, du bord de la Lune, et s'en sont éloignés, en accord, du reste, avec notre table, en revanche, Plato et Tycho ne sont pas toujours demeurés immobiles pendant ce temps-là, mais, tantôt, se sont, pareillement, rapprochés du bord (comme on voit d'après la table), tantôt s'en sont écartés, à tel point que je finis par croire que, dans ces observations, il y a carrément un mystère aux alentours de Plato et de Tycho. ».).
(7) « Hoc enim ex demonstratione tua adsequor, librationem illam latitudinis, seu polorum corporis Lunae, a limite boreo ad austrinum ad partes solummodo 10. circuli maximi per polos descripti excurrere ; hoc enim ex tua demonstratione sequi videtur, teque angulum HBF. . .graduum solummodo 5. facere velle; ita ut qui ad boreum et austrum erunt simul juncti graduum 10. efficiant. Si mentem tuam sum adsecutus, haec circumferentiae portio longe minor est, quam ut tantam distantiarum a margine differentiam, in boreis ac austrinis Lunae regionibus, sitorum montium ac lacuum efficiat, quam, ut ipse statuis, cernimus adeo amplam, ut maior sit intervallo toto librationis longitudinis. »(B. N., mss fr. 13.043, fol.° 62° r° ; traduction : « Ce que ta démonstration me fait comprendre, est que cette libration en latitude, soit, la libration des pôles du corps de la Lune, ne s'élève jamais, de sa limite Nord, jusqu'à sa limite Sud, à plus de dix parties d'un grand cercle tracé par ces pôles ; voilà, en effet, ce qui paraît se déduire de la démonstration que tu donnes, ainsi que le fait que tu ne consens pas à concevoir l'angle HBF de plus de cinq degrés ; de telle sorte que les angles, pris ensemble, au Nord et au Sud, ne dépassent pas dix degrés. Si j'ai bien compris ta pensée, cette partie d'une circonférence est beaucoup trop faible pour produire, dans les régions Nord et Sud de la Lune, dans la distance à laquelle se trouvent les montagnes et les dépressions par rapport à la circonférence, la différence que, comme tu reconnais toi-même, nous voyons tellement importante qu'elle est plus grande que la totalité de l'écart produit par la libration en longitude. »). Cf. Boulliau à Hevelius, 23 juillet 1655, fol. 62 r° : « Praeter illam variationis vultus Lunae causam (si tamen variatio illa, quae ex latitudinis angulo oriri statuitur, vera esse posset) ex angulo latitudinis petitam, alia adhibenda est, nam in limbis boreali et opposito austrino librationes longe minores apparerent illis, quae penes longitudinem fiunt, quod observationibus, & determinationibus tuis repugnat. » ; traduction : « Outre la raison pour laquelle le visage de la Lune se modifie qu'on tire de cet angle de la latitude (à supposer que la modification qu'on prétend expliquer par cet angle de la latitude puisse être valable), il y a lieu d'en invoquer encore une autre, car les librations qui se présentent dans les bords Nord ou, au contraire, Sud seraient beaucoup plus faibles que celles qui se font dans le sens de la longitude, ce qui est contraire à tes observations et à tes mesures. ».
(8) « (Dico) posse fortasse salvari aliquem certiorem ac magis aequabilem motum Polorum Librationis, si intelligantur illi moveri, non in limbo Lunaris Hemisphaerii ad nos conversi, sed per circulos habentes suum centrum, sive in praedicto limbo, sive in Hemisphaerio, aliquando anteriori, aliquando ulteriori ac nos latente. / Circa praedictos Polos & Axem Librationem fieri cum inaequalitate valde notabili, non solum ita ut aliqua macula inaequali velocitate feratur, quantum hoc quidem necessarium est, cum motus fit in superficie sphaerici corporis, sed etiam quoad alia : videlicet observatum est saepe, maculas prope Polos Librationis constitutas, moveri parum, dum interim notabiliter magis moventur motu Librationis, quae a Polis magis distant. At saepe etiam observatum est, parum, & aliquando etiam modicissime, moveri illas ipsas, quae maxime distant a Polis. Interdum vero manifeste observatum est, velociter moveri maculas sitas prope Polos, cum tamen plerumque in tali situ deprehendatur tarditas motus. » (Riccioli, Astronomia Reformata, Bologne, 1665, p. 199 ; traduction : « (Je soutiens) qu'on peut, peut-être, rendre compte d'un mouvement plus plausible et plus uniforme des Pôles de la Libration, en admettant qu'ils se meuvent, non, sur la circonférence de l'Hémisphère que la Lune tourne vers nous, mais sur des cercles, dont le centre se trouverait, soit, sur la circonférence que nous disions, soit, tantôt, dans l'Hémisphère de devant, tantôt, dans celui de derrière, qui nous est caché. La Libration s'accomplit sur les Pôles et sur l'Axe que nous disions, avec une inégalité frappante, de telle sorte que, non seulement, n'importe quelle tache est emportée avec la vitesse inégale rendue inévitable par le simple fait que son mouvement s'accomplit à la surface d'un corps sphérique, mais sous d'autres rapports également : on a, par exemple, observé, à de multiples reprises, que des taches qui se trouvent près des Pôles de la Libration, se déplacent d'une faible quantité, lors même que se déplacent nettement plus, dans le même temps, celles qui sont à une plus grande distance de ces Pôles. En revanche, à bien des reprises, on a, aussi, observé que se déplacent peu, et, quelquefois, même très peu, celles qui sont à une très grande distance de ces Pôles. Mais, parfois, on a observé, avec une grande certitude, que des taches situées près des Pôles se déplacent à une grande vitesse, cependant que, la plupart du temps, c'est là qu'on rencontre la plus grande lenteur dans leur mouvement. ». On retrouve, ici, l'hésitation entre le modèle ptoléméen et le modèle du Pseudo-Thâbit, dans l'explication de la précession des équinoxes.
(9) Cette coïncidence des nœuds de la Lune avec ses équinoxes est une pierre majeure d'achoppement de la critique de la mécanique analytique contre l'école de Cassini. Exemplaire est, à cet égard, le ton employé par d'Alembert, Recherches sur différens points importans du Système du monde (Parties I et II, Paris, 1754 (V.12.095) ; Partie III, Paris, 1756 (V.12.096)), Partie II, art. 372, p.250-251: « C'est d'après ces principes qu'on déterminera d'une manière sûre la libration de la Lune, & non d'après des hypothèses précaires. Si la Lune étoit un Globe parfait, sa libration seroit purement optique, mais si la Lune s'écarte tant soit peu de cette figure, il peut & il doit y avoir dans sa libration une cause physique. J'ignore pourquoi un Astronome qui a voulu expliquer la libration de la Lune dans l'hypothèse qu'elle soit sphérique, suppose que les Poles de la Lune, c'est-à-dire les extrémités de son Axe de rotation, doivent toujours paroître se mouvoir autour des Poles de l'Ecliptique, suivant deux cercles Polaires qui en sont éloignés de 2 deg. 1/2, & achever leurs révolutions en 18 ans & 7 mois de l'Orient vers l'Occident, en même tems & du même sens que les nœuds de la Lune. Car en premier lieu, si la Lune est absolument sphérique, comme on le suppose, son Axe ne doit avoir aucun mouvement, mais conserver exactement son parallélisme, indépendamment de la révolution des nœuds de la Lune, qui ne dépend uniquement que de l'action du Soleil sur ce satellite. En second lieu, quand on supposeroit que la Lune fût un Sphéroïde applati ou allongé, il doit bien en résulter un mouvement dans l'Axe de cette Planete; mais pourquoi ce mouvement seroit-il précisément, ou même à peu près égal au mouvement des noeuds de la Lune ? C'est ce que je ne vois pas. ». L' « Astronome » visé par ce texte est Jacques Cassini, dont le mémoire « De la Libration apparente de la Lune, ou de la révolution de la Lune autour de son Axe », Mémoires de l'Académie royale des sciences, année 1721, p. 108-126, avait été repris, en 1740, dans les Eléments d'Astronomie (B. N., V.8059). Même ton de dénigrement, quelques années plus tard, en 1762, dans le mémoire « De la Libration de la Lune », in Opuscules mathématiques, t. II, p. 325: « Un habile Géomètre italien (...) trouve que par une des observations, le noeud de l'équateur lunaire, son point d'intersection avec l'Ecliptique, est de 12° plus oriental que le nœud de l'Orbite lunaire ; dans une seconde observation il le trouve de 4° plus oriental, & enfin dans une troisième de 21° plus occidental; d'où il conclud que les nœuds de l'équateur lunaire ont un mouvement rétrograde beaucoup plus prompt que les nœuds de l'orbite de la Lune ; ce qui suffiroit pour renverser, s'il étoit nécessoire, la prétention de quelques Astronomes, qui ont supposé, sans aucune preuve tirée des observations ni de la théorie, que les nœuds de l'équateur lunaire, & ceux de l'orbite lunaire, ont le même mouvement. ». Précisons que le « Géomètre italien », dont on vante ici l'habileté, est « Ruggero » Boscovic. Les travaux de Lalande (1763) et de Lagrange (1764 et 1780), les uns, par une méthode trigonométrique, les autres par une méthode analytique, feront justice de ces sarcasmes ; cf. Lalande (Jérôme Le François de), « Observation des taches et de la libration de la Lune, pour prouver le mouvement des noeuds de l'Equateur lunaire. », Mémoires de l'Académie royale des sciences, année 1764, p. 555-567 ; Lagrange (Louis de), « Recherches sur la libration de la Lune », Œuvres de Lagrange, t. VI, Paris, 1873, p. 5-61, et « Théorie de la libration de la Lune », Œuvres de Lagrange, t. V, Paris, 1870, p. 5-122. A titre d'exemple, citons, du début du premier des deux mémoires de Lagrange : « Je fais voir de plus que la figure de la Lune pourroit aussi être telle que la précession de ses points équinoxiaux fût exactement, ou à très peu près égale au mouvement des nœuds de la Lune, comme l'a trouvé M. Cassini... Je fais voir ensuite que l'axe de cette Planette doit être sujet à un mouvement semblable à celui de la Terre, comme M. d'Alembert l'a déjà démontré dans la supposition que la Lune soit un sphéroïde homogène & elliptique dans tous les sens ; mais je diffère essentiellement de lui sur la quantité de la précession & de la nutation qui doit avoir lieu dans cette hypothèse. ». Pour un résumé de l'histoire de la démonstration de la coïncidence des équinoxes lunaires avec les nœuds de la Lune, voir, notamment, Lalande, Astronomie, édition de 1764, Livre XX, Article 2560.
(10) Exposition du Système du monde, sixième édition, Paris, 1836, t. I, p. 57-59 et t. II, p. 461. Faisons observer que le terme d'équateur lunaire n'apparaît pas avant Lagrange.
(11) « le stravaganze notate dal dottissimo Evelio » (B. N., ms fr. n. acq. 5.856, fol. 69 v°).
(12) B. N., ms fr. 13.043, fol. 12 v° et fr. nouvelles acq. 5.856, fol. 17.
(13) « Pergo cæterum singulis mensibus, quando per serenitatem licet, Lunae librationem observare, & in mentem quaedam ennoia mihi venit, qua revolutionem illam reperire me posse illiusque Periodum bene sperare iubeor. Non in uno Zodiaci puncto stat illius Librationis principium, sed secundum seriem signorum temporis lapsu fertur. » (B. N., ms fr. 13.043, fol. 16 v°).
(14) Ces trois documents sont : 1) une lettre de Boulliau à Cassini, du dix-huit juillet 1653 (B. N., Réserve des Imprimés, V. 238); 2) une lettre de Cassini à Boulliau, du vingt et un octobre 1653 (ibid.) ; 3) une lettre de Boulliau à Storani, du vingt février 1654 (B. N., mss fr. 13.043, fol° 150° r°).
(15) Un examen rapide du précieux document, qui constitue le seul autographe assuré de Cassini, nous a permis de constater que la doctrine en est, à première vue, conforme à ce qu'on connaît de la théorie des comètes de Cassini par les deux expositions dues à Fontenelle : « Sur l'apparition d'une Comete », Histoire de l'Académie royale des sciences, année 1706, p. 104-106, et « Sur la Comete de 1707, et sur les Cometes en général », Histoire de l'Académie royale des sciences, année 1708, en particulier p. 98-102, qui présentent les « Réflexions sur la Comete qui a paru vers la fin de l'année 1707, par M. Cassini », Mémoires de l'Académie royale des sciences, année 1708, p. 89-101, et l' « Observation d'une Comete qui a paru à la fin de Novembre 1707, faite à Bologne par Mrs Manfredi et Stancari dans l'Observatoire de M. le Comte Marsigli, avec des Réflexions de M. Cassini », ibid, p. 323-339. Le souvenir de l'existence de ce document ne s'était pas encore éteint, parmi les savants français, au dix-huitième siècle, comme en témoigne la Cométographie de Pingré. Evoquant un texte paru, y lit -on, à Rome, en 1664, repris, en 1692 dans les Miscellanea italica physico-mathematica de Gaudenzio Roberti, l'auteur écrit : « Mais l'hypothèse remonterait, selon le traité des Comètes publié à Rome en 1664, à 1653, et aurait été, à cette date, communiquée à Boulliau. » (Cométographie, ou Traité historique et théorique des Comètes, Paris, 1783, p. 115.
(16) Les travaux de Grimaldi que mentionne, ici, Riccioli sont vraisemblablement ceux dont l'Astronomia Reformata reproduira, en 1665, les résultats, en les confrontant au texte de Hevelius de 1654.
(17) B. N., mss fr., nouvelles acq. 5.856 (compte-rendu de l'observation, à Rome, de l'éclipse de lune du 26. V. 1668 ; on y lit la glose suivante : « Ce fragment est escrit de la main de M. Agostino Fabri que j'avois mené à Rome, d'où il paroît que de ce temps là j'avois la vray théorie de la libration de la Lune » ; Obs., B, 4, 1, fol. 541-542 (observation de la même éclipse, de Rome, suivie, fol. 543, d'une remarque sur la distance entre le Mare Caspium (=Mare Crisium) et la circonférence apparente du disque lunaire) et fol. 623-635 (« Observation de l'éclipse de Lune arrivée le 26 de May 1668 avec diverses réflexions » ; la rédaction semble postérieure à 1682); cf. la Vie de Jean-Dominique Cassini, in Cassini IV (Jean-Dominique), Mémoires pour servir à l'histoire des sciences, Paris, 1810, p. 286. Aucun de ces documents, même pas le fr. 5.856, n'est à l'abri de la critique quant à son authenticité ; dans bien des cas, il pourrait s'agir de copies tardives, parfois du XVIIIème siècle. La véritable date serait-elle donc celle, traditionnelle, de 1675, qui est celle d'une communication de Cassini, le deux mai, devant l'Académie royale des sciences, dont Du Hamel a conservé la trace (Du Hamel (Jean-Baptiste), Regiae Scientiarum Academiae Historia, Paris, 1698, p. 144; seconde édition, Paris, 1701, p. 147.) ? Il faut évidemment écarter la date de 1693, qui est simplement celle de la publication du Recueil de diverses observations faites en plusieurs voyages par ordre de Sa Majesté pour perfectionner l'astronomie et la géographie, avec divers Traitez astronomiques (B. N., V.1469), où la théorie de la libration est exposée dans «De l'Origine et du Progrès de l'Astronomie», dont la rédaction est de 1687. On dispose, ainsi, d'un faisceau convergent d'indices laissant penser que la théorie de la libration a été évoquée à l'occasion de la détermination de la différence des méridiens de Paris et de Rome grâce à l'observation de l'éclipse de lune du vingt-six mai 1668, même si aucun des témoignages n'est à l'abri de toute critique.
oyseaulx |
18 h 24 |
Rubrique : études sçavantes
| Màj : 29/03/07 à 20 h 34
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Anonyme
21/03/07 à 15:37
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