nos femmes sont cyrénaïques
de quoi faire frémir les Epicuriens
« Les sectateurs d'Aristippe, qu'on appelle Cyrénaïques, professaient les doctrines suivantes. Ils soutenaient que les affects sont au nombre de deux, la peine et le plaisir, qu'il s'agit d'un mouvement qui vous envoie en l'air, dans le cas du plaisir, et, dans le cas de la peine, d'un mouvement bringuebalant. Il n'y a pas d'excès d'un plaisir sur un autre, disent-ils, ni de chose qui fasse plus plaisir qu'une autre ; le plaisir, ajoutent-ils, est accueilli avec faveur par tous les êtres vivants, et la douleur, fuie. Toutefois, il s'agit du plaisir du corps, plaisir en lequel, précisément, consiste, disent-ils, la fin à rechercher, selon les termes mêmes qu'emprunte Panaetius, dans le Traité des Doctrines, non, du plaisir catastématique, qui accompagne la disparition de douleurs ou qui se présente comme un retour au repos après un effort, celui dont parle Epicure et qu'il soutient être la fin à rechercher (1). Les sectateurs d'Aristippe pensent encore qu'il y a une différence entre fin à rechercher et bonheur. Par fin à rechercher, ils entendent, en effet, n'importe quel plaisir local, par bonheur, l'ensemble qui résulte des plaisirs locaux, au nombre desquels ils rangent, également, les plaisirs passés et les plaisirs futurs.
Un plaisir local, disent-ils, est désirable pour lui-même, tandis que le bonheur ne l'est pas pour lui-même, mais, seulement, en vue des plaisirs locaux. Ce qui prouve, disent-ils, que c'est le plaisir qui est la fin à rechercher, c'est que, sans y avoir songé, nous nous sentons en phase avec lui depuis notre enfance et que, lorsqu'il se présente, nous ne demandons rien de plus, ni ne fuyons rien tant, que la douleur qui lui est contraire. Et le plaisir demeure toujours quelque chose de bien, même lorsqu'il naît des pratiques les plus infâmes (2), aux termes de ce que dit Hippobote, dans le Traité des Doctrines. A supposer, en effet, que l'activité à laquelle on se livrât fût inconvenante, le plaisir qu'elle procure n'en demeurerait pas moins, pour lui-même, désirable et serait, toujours, quelque chose de bien. Inversement, une simple réduction graduelle de la souffrance, selon les termes qu'emploie Epicure, n'est pas, à leurs yeux, un vrai plaisir. De son côté, une absence de plaisir n'est pas une douleur. C'est que l'un et l'autre consistent en du mouvement, tandis que, ni l'absence de peine, ni l'absence de plaisir, ne sont des mouvements, car l'absence de peine est comme le repos immobile de quelqu'un qui dort (3). Il peut arriver aussi qu'on ne désire pas le plaisir parce qu'on est un dégénéré (4). Cependant, les plaisirs et les douleurs de l'âme n'accompagnent pas toujours les plaisirs et les douleurs du corps. En effet, un simple succès national produit un sentiment de joie, autant qu'un succès personnel. Mais, surtout, disent-ils, ce n'est pas dans la nostalgie d'un bien perdu, ni dans l'attente de son renouvellement, que s'accomplit le plaisir (5), point de doctrine que soutient, précisément, Epicure. C'est que, disent-ils, l'émotion ressentie par l'âme s'estompe avec le temps. Ils soutiennent encore que le simple fait de voir ou d'entendre ne suffit pas pour produire du plaisir. Ne nous est-il pas agréable d'entendre les plaintes qu'on chante au théâtre, tandis que celles qui sont vraies, c'est avec douleur que nous les percevons ? Par le terme de repos intermédiaires, on désignait l'absence de plaisir ou de peine. Les plaisirs du corps, disent-ils, sont très supérieurs à ceux de l'âme, et bien plus graves sont les souffrances du corps. C'est pourquoi c'est de ces dernières qu'on punit les méchants. Ces auteurs ont donc considéré que c'était se compliquer bien la vie que de se faire chier, et plus simple de jouir. Raison pour laquelle ils s'investissaient plus dans le deuxième. C'est aussi pourquoi, le plaisir étant désirable pour lui-même, ils s'opposaient, généralement, dit-on, à l'idée qu'il existe des plaisirs dont l'effet est de produire des emmerdes, rien n'étant nauséabond, dans leur esprit, comme de réprimer des plaisirs qui sont sources de bonheur. »
Diogène Laërce, Livre II, Chapitres 86 à 90 ; traduction inédite.
(1) Il n'est pas sans importance de faire observer que Nietzsche embrasse toujours Epicure et Socrate en une commune critique ; on verra, par exemple, dans les fragments posthumes du printemps et de l'été 1883, au manuscrit n° 7, les fragments 179, 233 et 236 (KSA, tome X, p. 300 et 314), et, au printemps 1884, au manuscrit n° 25, les fragments 17 et 402 (KSA, tome XI, p. 16 et p. 116-117).
(2) Cf. Gorgias, 494 e 1-495 a 2, passage dans lequel on peut voir un écho de cette doctrine, à moins que ce ne soit l'historien qui s'autorise du passage.
(3) Cf. Gorgias, 494 a 6-b 2.
(4) Cf. Gorgias, 492 a 3-b 1. Le terme d'« impuissance » (adunamia) est employé en 492 a 5.
(5) Telle est, au contraire, la doctrine de Philèbe, 31 d 4-32 b 4, dont les réminiscences hippocratiques semblent évidentes. Ainsi, « la dissolution de l'harmonia qui règne au sein des êtres vivants s'accompagne, à la fois, d'une dissolution de leur physis et d'une apparition de douleurs » (31 d 4-6), mais « lorsqu'elle retrouve son harmonia précédente et qu'elle revient à sa physis, c'est un plaisir qui apparaît » (d 8-9). Ces indications, fort abstruses, comme fait remarquer Protarque (e 1-2), même s'il a été question d'une harmonia en 31 c 11, en référence à l'exemple de la mousiké, citée en 26 a 4 (de même que l'allusion à la « santé » renvoie à 25 e 8), sont illustrées, ensuite, de quatre exemples « empruntés à l'expérience courante » (e 3-4). Ainsi, « la faim est un manque (lusis, que nous traduisions, précédemment, par dissolution) et une douleur » (e 6), et, « quand on mange, le plein qui se fait de nouveau est un plaisir » (e 8). De même, « la soif, c'est, de nouveau (cf. e 6), une altération (phthora), une douleur (lupé) et un manque (lusis) » ; Schleiermacher soupçonne ce dernier mot d'être un ajout et il ne figure pas dans le Codex Bodleianus Clarkianus 39, qui est le plus ancien manuscrit qui conserve le Philèbe et dont l'autorité est considérable. De même, encore, « retenir son souffle, d'une manière forcée, s'étrangler, symptômes d'étouffement, c'est une douleur ; retrouver librement son souffle et respirer, un plaisir » (32 a 1-4). Enfin, « quand on a des frissons, lorsque les humeurs que renferme un être humain tendent à devenir solides, ce qui va à l'encontre de leur nature d'humeur, c'est, là, une douleur ; lorsque ces humeurs retournent à leur état normal et se liquéfient (diakrinomenôn, verbe diakrinesthai formé sur diakrisis, vocable empédocléen et anaxagoréen exprimant le mouvement par lequel les particules d'un fluide se séparent les unes des autres), ce mouvement qui se fait conformément à leur physis (la physis d'une humeur étant d'être liquide, non solide), c'est, là, un plaisir. » (32 a 6-8). Bref, « la forme que revêt naturellement un être vivant, lorsque cette forme se trouve altérée, cette altération est une douleur, tandis que le mouvement qui les ramène vers ce qu'ils sont naturellement (eis tên eautôn ousian), ce retour à l'état antérieur (tautên te tên palin anachôrêsin) est, en revanche (au), toujours, un plaisir. » (32 a 9-b 4). Sans doute s'agit-il, toujours, des plaisirs du corps, mais cette conception, qui rappelle le discours d'Eryximaque, dans le Banquet, et aussi le Timée, sert à fonder la doctrine selon laquelle le désir est la nostalgie d'un objet perdu, grâce au jeu des anticipations (prosdokêma, 32 c 1 ; prosdokia, c 4) qu'autorisent les traces (mnêmê, 33 c 8 ; cf. 35 a 6-9 et 35 c 12-d 3) laissées par des expériences passées qui ont ébranlé (seismon, 33 d 5 ; seismôn, 33 e 11) la psyché et qui l'exposent, de ce fait, au risque du leurre, puisque l'ordre de la coexistence des expériences ne coïncide pas avec l'ordre de la coexistence de leurs traces dans la mémoire (cf. 42 a 7-b 6). On soulignera la parenté de cette conception des séismes et des traces, qu'on retrouve dans le Théétète, avec la conception freudienne des inscriptions psychiques : « La psyché ressemble à une sorte de livre » (38 e 12-13, où figurent des inscriptions (grafein, 39 a 3 ; grammateus grapsei, 39 a 6-7 ; grafei, 39 b 7 ; grammata, 39 d 7) ; cf. Freud, lettre à Fliess du 6 décembre 1896 ; Traumdeutung, Chapitre VII ; « L'Inconscient », Chapitre VII, in Métapsychologie ; Le Moi et le Ça, Chapitre III ; Notice sur le bloc magique. Enfin , tout le monde connaît l'article de Derrida sur ces textes.
oyseaulx |
18 h 30 |
Rubrique : études sçavantes
| Màj : 21/02/07 à 00 h 36
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