Il y a du vrai dans ce que tu dis, mais, en même temps, je trouve que c'est un peu massif comme critique, et, aussi, unilatéral (par exemple, Schopenhauer contre Hegel). C'est vrai que la « philosophie analytique » me fait mourir d'ennui. Seulement, je pense que c'est la notion même de philosophie qu'il faut soumettre à une étude critique et historique, qui ferait, notamment, ressortir que ce mot n'apparaît pas, avec son sens moderne, avant Victor Cousin, dans un contexte historique précis où il s'agit, pour le gouvernement orléaniste de l'époque, de se démarquer des légitimistes, tout en proscrivant tout ce qui peut être subversif, et, plus généralement, d'instaurer et de promouvoir une division entre « lettres » et « sciences » qui n'existait pas auparavant (voir l'exemple de quelqu'un comme d'Alembert). Tout le monde sait qu'au 18e siècle, le mot « philosophie » n'avait pas son sens actuel, mais signifiait quelque chose comme libre pensée (au sens où Voltaire est un « philosophe »). J'attache donc une grande importance à l'étude des conditions de possibilité (historiques, pas transcendantales !) des énoncés.
Pour la critique des institutions, je suis d'accord pour les critiquer, mais, uniquement, sur la base d'une analyse de leurs présupposés historiques, ce qui signifie qu'il faut être un petit peu plus érudit et historien que Schopenhauer ou Nietzsche. Par exemple, tu cites l'intervention remarquable de Foucault contre Chomsky, due à Ritoyenne. Là, nous sommes en 1971 ; Foucault vient d'être élu au Collège de France grâce à ce qu'il faut bien appeler une magouille fomentée par Dumézil, qui était d'extrême-droite (et oui, d'où son intérêt pour les Indo-Européens et tout cela n'est pas « innocent »), et, là, une fois au Collège de France (décembre 1970), il fonde le groupe d'information sur les prisons (en février 1971) et il nous tient les propos qu'il tient dans l'entretien avec Chomsky. Et Dumézil de soutenir Foucault sous les regards ébahis de ses collègues. Conclusion : les chemins de la critique (au sens historique, pas au sens kantien !) sont plus complexes que tu ne supposes ; voyez Sartre qui voyait dans les Mots et les Choses un livre de droite. D'accord, l'actuelle Sorbonne est, pour l'essentiel, un ramassis de putes, mais je ne suis pas certain que la subversion soit, aujourd'hui, là où tu dis, en tout cas, pas seulement et pas principalement.