Il y a une ambiguïté fondamentale dans la lecture que cet ouvrage fait de la Critique de la Raison pure : Schopenhauer, qui a fortement tendance à réduire les douze catégories grâce auxquelles l'entendement kantien opère la synthèse intellectuelle du donné sensible à la seule catégorie de causalité (alors que, chez Kant, celle de l'attribution semble pourtant au moins aussi fondamentale : la première analogie de l'expérience n'est sans doute pas moins fondamentale que la deuxième), voit, dans ces catégories, une expression du principe de raison suffisante (Satz vom Grunde, auquel il avait consacré, précédemment, un ouvrage en 1812). Le statut des catégories s'en trouve profondément modifié, car, au lieu de servir de principes formels à une synthèse simplement idéelle, elles servent, ici, de principes à une individuation, réelle, de la « Volonté inconsciente ». En d'autres termes, Schopenhauer lit Kant à travers le prisme d'une philosophie de l'individuation, comme celle de Leibniz (un peu comme Deleuze a tendance à lire Spinoza à travers Leibniz), ce qui peut constituer un point de rupture avec l'idéalisme transcendantal. On n'a évidemment pas manqué (Philonenko) de se demander si l'on pouvait lire, ainsi, la Critique de la Raison pure. Mais on doit souligner qu'une des plus grandes synthèses philosophiques du vingtième siècle, celle de Giorgio Colli, emprunte délibérément le sillage de cette lecture schopenhauerienne.