On a parlé naguère d'un orléanisme ou d'une orléanisation des esprits (voir le livre de Charles Coutel). Mais c'est bien d'un Thermidor des esprits qu'il s'agit lorsqu'on lit ceci :
« Le propos de Daniel Mermet, disait récemment M. Finkielkraut, c’est de dénoncer les ennemis sans jamais leur donner la parole. Lorsqu’il a défendu Tariq Ramadan, après que celui-ci ait (sic) fait une liste d’intellectuels communautaristes tous juifs à l’exception de Taguieff - mais il croyait qu’il était juif -, ça avait créé de l’émoi. Daniel Mermet avait défendu Tariq Ramadan dans une émission où il n’avait invité que des gens qui lui étaient favorables, dont José Bové et Daniel Bensaïd, et une jeune femme qui essayait de dire que peut-être était-il (resic) un peu misogyne, mais sa voix avait été très vite étouffée. C’est comme ça que fonctionne quotidiennement cette émission. Et un mot nous explique pourquoi. C’est un mot effrayant : Thermidor. Bernard Henri-Lévy serait thermidorien. Alors faisons un peu d’histoire : Thermidor a mit fin à la Terreur. Je ne suis pas thermidorien, mais ceux qui considèrent, qui font de Thermidor une catégorie, sont des nostalgiques de la Terreur. Ce sont des robespierristes. Ils ne peuvent pas couper les têtes, ils n’en ont pas absolument les moyens, donc ils les coupent imaginairement dans des émissions qu’ils leur consacrent, parce que pour eux, la politique, c’est comme le pensait Robespierre, la guerre de l’humanité contre ses ennemis : on n’invite pas les ennemis de l’humanité, on les injurie. »
Une chose qui est révélatrice dans ce propos de Finkielkraut, c'est qu'il présente Robespierre sous les traits d'une sorte de chef de l'exécutif d'une démocratie parlementaire petite-bourgeoise, une espèce de Sarkozy disposant de pouvoirs quasiment illimités en quelque sorte, comme le chef de l'Etat d'une « République » bourgeoise. En réalité, Robespierre était un simple Conventionnel, dont la voix ne comptait ni plus ni moins que celle de n'importe quel autre représentant, et, s'il était élu (et révocable à tout moment) au Comité de Salut public, ainsi que, point plus important à ses yeux, au Comité de l'Instruction publique, ces « Comités » ne correspondent nullement à ce que le droit constitutionnel bourgeois appelle « l'exécutif » (il y avait, sous la Convention, des « ministres » et un « gouvernement », totalement distincts des « Comités », bien qu'étroitement contrôlés par la Représentation nationale et nommés par elle, ce qui n'est que simple démocratie), mais avaient un statut qui, dans l'organisation actuelle des pouvoirs, correspondrait à celui de « commissions » de « l'Assemblée Nationale ». A titre personnel, Robespierre était opposé à la peine de mort et ce qu'on appelle la « Terreur » s'est mis en place, en grande partie, contre ses vues et malgré son opposition. De fait, nous sommes « nostalgiques », si l'on veut, d'une époque où un « Comité de l'Instruction publique », élu au sein de la Représentation nationale, pouvait œuvrer, sous la protection des pouvoirs publics, à soustraire l'enseignement public à la soumission aux intérêts privés : propriétaires, curés, ou Idéologues (les Finkielkraut de l'époque ? Nous nous souvenons d'un conflit qui nous opposa, naguère, comme professeur de philosophie dans un établissement public d'instruction, à tel collègue de notre discipline qui jugea à propos d'inviter M. Finkielkraut dans l'établissement au point d'en oublier de faire cours ; du moins réussîmes-nous à ce que l'invitation ne fût pas formulée au nom du collège des professeurs de la discipline). Badiou n'a sans doute pas tort de voir dans le primat de l'intérêt privé sur l'intérêt public le trait caractéristique du libéralisme, et, être « thermidorien », c'est voir dans la démocratie parlementaire orléaniste (la « monarchie selon la Charte », comme disait Chateaubriand) l'horizon indépassable de l'action politique. Rappelons que les « lois constitutionnelles » de la Troisième République étaient l'œuvre d'une Assemblée, issue des élections générales du 8 février 1871, dont la majorité était clairement orléaniste et que, seules, des incidences strictement conjoncturelles (gâtisme du comte de Chambord, imprudences de Mac-Mahon au seize mai 1877 et succès républicains aux élections générales du 14 octobre) empêchèrent de procéder à une Restauration. Oui, nous sommes, personnellement, nostalgiques d'une Terreur qui nous débarrasse des Thermidoriens, Orléanistes, Idéologues et autres accapareurs. Car une loi qui n'a pas pour objet de protéger la victime, mais de permettre au prédateur d'agir, une telle loi ne mérite pas d'être respectée.