Sposalizio, 1505
la perspective comme métaphore épistémologique
Au premier plan, des personnages, peu nombreux, répartis en deux groupes. Une demande en mariage, nous dit-on, Sposalizio, des prétendants éconduits, la verge brisée, l'heureux élu, celui dont la verge a fleuri, son épouse, l'officiant de la cérémonie. Ailleurs, les personnages humains se font rares et discrets. Le Temple de Jérusalem, représenté, comme dans toutes les peintures de l'époque, sous les traits du Dôme du Rocher. Au rez-de-chaussée de la mosquée, un portique (riwâq), comme dans n'importe quelle mosquée, construit sur un double polygone régulier de seize côtés inscrit dans deux cercles concentriques ; à l'étage, une coupole, en pierre (ce
qui en dit long sur l'habileté de tailleurs de pierre qu'on situe, d'ordinaire, au septième siècle de l'ère chrétienne), ou peut-être, à l'origine, en bois, surmonte un autre double polygone de seize côtés, vertical celui-là, inscrit dans un cercle de même rayon que le précédent, situé dans des plans parallèles à celui de ce dernier. Avouons que la transition entre la quadrature de ce polygone et le cercle qui constitue la base de la coupole manque de clarté. La quadrature n'est pas le problème du siècle. En lieu et place du mihrâb, qui, ordinairement, comporte l'indication de la qiblah, c'est-à-dire d'une direction dans laquelle se tourner pour ce qu'elle comporte de référence à un centre supposé situé à l'extérieur du champ de vision, une porte s'ouvre exactement en regard du point de vision du spectateur pour donner sur l'intérieur de l'édifice. Mais au lieu que le regard du spectateur s'accroche au centre du dôme, il le traverse grâce à une seconde ouverture ménagée à l'exact opposé de la précédente, de façon à ce qu'ayant traversé le centre, la ligne de vision ne rencontre plus qu'un point de fuite abstrait situé à l'infini. Peut-être n'y a-t-il pas de référence possible à une direction extérieure privilégiée dès lors que le centre de la mosquée se confond avec le centre du monde. Ce monde n'a rien qui rappelle un cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part ; nous sommes à l'exact opposé de Nicolas de Cuse et de Pascal, dans un monde qui récuse l'infini et le conjure en l'inscrivant dans une perspective où il se trouve dominé par sa finitude : monde clos de la physique aristotélicienne, enveloppé dans la sphère des étoiles fixes ou, à défaut, dans la sphère sans étoiles du premier mobile ; finitude de son concept où le monde manifeste sa perfection en réduisant, au maximum, la part faite à l'infini rebelle à sa détermination. La Renaissance est l'accomplissement de cet idéal de la finitude d'un monde soumis au concept de sa pleine détermination et c'est pourquoi, sans doute, cette œuvre a pu être retenue comme significative de l'accession au classicisme pictural. Le privilège reconnu au centre du monde demeure, toutefois, ambigu. Une hésitation surgit de la superposition d'un double dispositif. Le motif de marqueterie inscrit dans le pavement, s'il dessine les seize branches d'une étoile qui convergent vers le centre du monde au milieu du dôme, n'en reproduit pas moins, dans son tracé frontal, celui qui fait face au spectateur, celui des orthogonales au plan du tableau qui, si elles indiquent, au sens d'une qiblah, le centre du monde, ne se rencontrent, cependant, qu'au point de fuite, situé à l'infini du regard. Il en résulte une tension entre centre du monde et point de fuite, entre centre d'un monde fini et point de fuite infini, qui ne doit sa résolution qu'à l'art avec lequel le peintre les a disposés sur une seule et même droite, celle qui, issue de l'œil du spectateur, traverse le centre du monde pour atteindre l'infini. Ainsi, trois points qui sont le point de vision, le centre du monde et le point de fuite sont situés sur une seule et même droite qui traverse le centre du dôme. Il nous semble qu'en cette disposition, l'âge de la Renaissance trouve sa métaphore épistémologique. Si l'infini optique, absent du monde antique, trouve à s'inscrire dans la vision de la Renaissance, c'est au prix d'épouser la finitude du monde physique en ses structures et en ses dispositions les plus intimes. L'inscription du point de fuite, comme image de l'infini, s'opère comme le prolongement d'un rayon visuel qui est, à la fois, concentré au centre du monde, et s'en arrache par un éloignement infini. Cet infini, en effet, n'est supportable, au regard qui est celui de la Renaissance classique, que s'il se superpose au centre d'un monde concentrique au point de se confondre avec lui. Il nous semble aussi qu'en cette métaphore demeure enclose la promesse d'un monde dont la finitude n'interdit pas la pluralité des centres de mouvement. Que le point de fuite, tout en demeurant confondu, au sens optique, avec le centre du monde, néanmoins, au sens physique, s'en éloigne infiniment, autorise l'idée que le centre des mouvements célestes ne se confonde pas, physiquement, avec le point de vue de l'observateur. Tout comme, dans l'œuvre du peintre, le centre du monde ne se confond pas avec le point de vue du spectateur, mais ne parvient à s'y rapporter que par l'intermédiaire d'un point de fuite dont le référent, sans doute purement idéel, est l'infini actuel, le centre des mouvements célestes ne se confond pas avec le point de vue de l'observateur. De forme symbolique, la perspective devient, ainsi, métaphore épistémologique. L'on retiendra, comme définition de la métaphore, une façon certaine et déterminée de lier entre elles les trois instances du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Ainsi, l'œuvre raffaellesque atteste une liaison, certaine et déterminée, d'un point de vue réel, d'un centre imaginaire, et d'un point de fuite symbolique. Dans ces conditions, si le point de vue n'est pas le centre du monde, il ne sera pas non plus le centre des mouvements célestes. Se dessine, alors, l'idée d'une perspective céleste, dont la cosmologie copernicienne sera la réalisation. Qu'on en vienne, en effet, à envisager le monde de Ptolémée avec un regard formé par la perspective, et l'on retiendra la diminution, successive, des rayons des épicycles des planètes supérieures et leur disposition en des plans parallèles au plan de l'écliptique comme autant d'indices qu'il s'agit d'un seul et même objet vu à trois distances différentes. Qu'on en vienne, ensuite, à envisager la dissociation du point de vue et de ce qui est vu comme la condition de possibilité de la perspective, et l'observateur reconnaîtra, dans cet objet commun, la projection d'un mouvement qu'il accomplit. Il en résulte que, cet objet commun, c'est un cercle parcouru par la Terre. Donc, la Terre est une planète.
oyseaulx |
15 h 30 |
Rubrique : études sçavantes
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