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Mardi 23 Septembre 2008.

Sur l'origine et le sens du mot « paradis »

gloses indo-iraniennes

    Dans un livre de Pierre Lecoq, professeur d'épigraphie achéménide à l'Ecole pratique des hautes études, intitulé Les inscriptions de la Perse achéménide, Paris, 1997, on lit, à la page 116 :

    « On sait par les auteurs grecs que les souverains mèdes et perses se faisaient aménager de vastes réserves d'animaux sauvages où ils pouvaient chasser à loisir. Ces parcs naturels sont appelés παράδεισος. C'est une adaptation du mot iranien *pari-daiza, dont l'étymologie est claire. Le premier élément, pari-, signifie « autour » (grec περί), et *daiza est un mot mède signifiant « mur, muraille », l'équivalent du vieux-perse *dîdâ. » Précisons, d'emblée, que le deuxième mot a la même origine que le mot grec τειχος, nom neutre de la troisième déclinaison dont le radical est τειχε- , qui a le même sens, et qu'un mot néerlandais (où ce qui évolue en -t en grec a évolué en -d), qui est à l'origine du mot français digue.
    En note, l'auteur ajoute : « On connaît la fortune ultérieure de ce mot. Au sens général de « lieu de félicité, de bonheur », il a été utilisé dans la version grecque des Septante comme équivalent du « jardin d'Eden ». Le mot a été emprunté en arabe sous la forme فَرَادِيسُ (ce sont les oyseaulx qui restituent la graphie), où il a été interprété comme un pluriel (qu'il est d'un point de vue formel, aux yeux d'un oyseaul, puisque c'est l'un des quatre schèmes du pluriel quadrilitère qui a servi à le former, le même qu'on a dans تَلَامِيذُ , pluriel de تِلْمِيذٌ ; il s'agit du pluriel bien connu des noms qui présentent, au singulier, cinq lettres dont la quatrième est une voyelle longue et on va voir que c'est effectivement le cas, parenthèse de Volatile, mais les connaissances de M. le Professeur d'épigraphie achéménide à l'Ecole pratique des hautes études semblent peu assurées en arabe) dont on a tiré le singulier (observation judicieuse, aux yeux du Volatile) فِرْدُوس  (que M. translittère comme s'il s'agissait d'un mot persan : firdaws), puis il a été repris par le persan sous la forme ferdows (Note du Volatile : en persan, on ne vocalise pas et on a donc : فردوس , où la و va s'interpréter comme la demi-voyelle v ou w de l'indo-iranien, qui s'écrit d'une façon précise qu'on ne semble pas pouvoir reproduire chez cet hébergeur en devanagari (sanscrit et hindi)) ; il est à l'origine du nom de famille du grand (oui) poète persan Firdowsi. Le mot mède a subsisté dans le persan  پالیز ( la پ  est la graphie persane du phonème p) et il a même été emprunté en hébreu sous la forme pardes, nous dit M. le Professeur honoraire, mot pour lequel Brown-Driver-Briggs donne, en effet, trois références :

    1°  Néhémie (= deuxième Livre d'Esdras), II, 8 : le narrateur obtient du Roi des Perses Artaxerxès l'autorisation de se rendre à Jérusalem, au pays de ses pères, et le Roi lui remet une lettre  « pour Asof, le gardien du pardes qui <est> au Roi » ; le passage est paraphrasé dans la Vulgate (II Esdrae, II, 8) : « Il me donna des lettres pour les chefs (duces) de la terre au-delà du Fleuve (sc. l'Euphrate), disant qu'ils me livrassent passage jusqu'à ce que je parvienne en Judée, ainsi qu'une lettre pour Asaph, le gardien du saltus du Roi, disant qu'il me donne du bois et l'autorisation de couvrir les portes de la tour de la demeure et de la muraille de la cité, ainsi que la demeure où je me serai(s) installé. » Le mot saltus désigne, d'ordinaire, une région montagneuse et boisée (« containing trees », note Brown-Driver-Briggs à propos de l'occurrence hébraïque). A noter que la Septante raconte, sous la même référence, une tout autre histoire ou alors les numéros des chapitres ne s'accordent pas ; en tout cas, c'est une histoire qui n'a rien à voir et doit correspondre à un autre passage.

    2° Cantique des Cantiques, IV, 13 : cette fois, la Vulgate a, elle aussi, paradisus et on lit la chose stupéfiante que voici : « emissiones tuae paradisus malorum punicorum cum pomorum fructibus ». Le premier mot dérive, dans le texte hébreu, de la racine  שלח , parfaitement courante, qui signifie  « envoyer » ; la même racine, en arabe, شَلَحَ , signifie « dépouiller », dans tous les sens du terme. Le contexte conduit à traduire par « effluves », « parfums ». A noter que le verset précédent commence par l'expression hortus conclusus, qui est exactement le sens du mot perse. Donc, « tes parfums <sont> un pardes de grenadiers et de fruits précieux » (mot-à-mot : « ainsi que des fruits des préciosités », hébraïsme)  Chose remarquable, le mot « grenadier », qui constitue le second terme de l'annexion : פרדס רםוֹנים , je ne puis porter les cygnes diacritiques, mais il faut lire : pardes rimmonim, où rimmonim est, de toute évidence, un pluriel externe (comme toujours en hébreu) d'un mot qui n'est pas du tout hébreu, mais qui est le même qui se dit en arabe رُمّان , terme collectif, qui n'est pas d'origine arabe, mais copte, ou, en tout cas égyptienne ; je ne sais si ce mot est attesté dans les textes coptes, ni s'il est répertorié dans le dictionnaire de Crumm, mais il est parfaitement attesté, depuis Champollion, en hiéroglyphique (et apparaît, dans un exemple, dans la Grammaire de Champollion qui, selon son habitude, donne une transcription copte). La Vulgate donne : paradisus malorum punicorum, ce qui atteste qu'il s'agit d'un arbre africain ; l'expression latine correcte est malum puniceum pour dire « la grenade », selon le magnifique dictionnaire que m'a légué mon père. Et, envers et contre tous les dictionnaires grecs, je pense que c'est toujours le grenadier que désigne le mot grec qu'on lit dans la Septante, où, dans : Άποστολαί σου παράδεισος ροων Apostolai sou paradeisos rhoôn, le dernier mot ne doit pas s'interpréter, comme on fait d'habitude, comme le génitif pluriel de ρους (rhous, forme contracte de ρόος) qui signifie « ce qui coule », « le courant », « l'effluve », mais comme un souvenir très affaibli et lointain de ce mot copte qui signifie « grenadier » et dont on aurait peut-être, ici, la seule attestation  grecque (les dictionnaires ne donne que « l'écoulement » et la rhus de nos homéopathes, dont il ne doit pas non plus s'agir ici, la comparaison avec le texte hébreu est aveuglante). La glose de Brown-Driver-Briggs : « fruit-trees and costly plants » manque de précision ; ils ne voient pas le grenadier, de ce fait ils reportent le terme d'arbre fruitier, qui figure dans le second membre עמ פרי מגדימ , « ainsi que de fruits (ou : « d'arbres fruitiers ») de préciosités », sur le premier qu'ils n'entendent pas selon son véritable sens et le second membre devient du coup plus vague qu'il n'est dans le texte (« plantes » au lieu de « fruits » ou d' « arbres fruitiers»).


    3° Ecclesiastes (Qohelet), II, 5. Et, maintenant, ce désabusé d'Ecclésiaste. Cette fois, notre mot ne figure pas dans le texte de la Vulgate qui dit : « J'ai planté des vignes, j'ai fait des jardins et des pommeraies (ou des vergers) et je les ai ensemencés d'arbres de toute espèce. ». En revanche, la Septante conserve le mot : « Je me (ajout par rapport à la Vulgate) suis fait des vignes et des paradis et j'ai planté en eux tout bois de fruits (ou d'arbres fruitiers). » Et que dit l'hébreu ? D'abord, il conserve l'ajout de la Septante, puisqu'il dit, textuellement, quelque chose que je transcrirais ainsi en arabe : « لِي كُرُوم (. . .) », ce qui n'est ni plus ni moins que ce que je mettrais en arabe. Ensuite, on lit : « J'ai <fait> (j'avoue que je n'identifie pas la forme, mais c'est manifestement le sens) pour moi  (deuxième occurrence) des jardins (au pluriel externe féminin) et des paradis (au pluriel externe masculin) et j'ai <mis> en eux bois de tous fruits (ou : « arbres fruitiers ») ». A noter que « bois de fruits » (sans « tous ») est la citation littérale de la célèbre formule de Genèse, I, 12, que tout scribe hébraïque devait évidemment savoir par cœur.

    On fera observer que, des trois occurrences répertoriées par Brown-Driver-Brigss, deux appartiennent à la littérature sapientiale, et une à un livre historique que tout le monde s'accorde à considérer comme tardif. Bref, pas d'attestation dans les textes pré-exiliques, ou supposés (à tort, certainement) tels.

    Je me suis évidemment reporté à l'occurrence principielle (mais seulement dans la Septante) de Genèse, II, 8 et j'aurai beaucoup de choses à ajouter que j'écrirai peut-être ultérieurement, mais il est tard et j'ai faim.

oyseaulx | 22 h 03 | Rubrique : études sçavantes | Màj : 26/09/08 à 00 h 09 | Lu 5549 fois

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Commentaires

Anthony

30/11/08 à 17:37

Lu quelque part que Paradis se disait Paradeshâ en sanskrit et voudrait dire lieu suprême :)

Re:

oyseaulx

30/11/08 à 18:43

Vérification en cours. Impossible le dimanche, car, contrairement aux sçavans, conservateurs et magasiniers sont en grève ne travaillent pas le dimanche. En l'absence d'une référence (attestation dans les textes védiques ? dans l'épopée ? dans des passages interpolés ?), impossible de savoir s'il s'agit d'un emprunt (vraisemblable à première vue) au perse, voire au persan ou à l'ourdou, ou d'une souche commune (à laquelle ce que nous croyons savoir de l'évolution du consonantisme, entre indo-iranien et vieux-perse, ou, plutôt, entre indo-iranien et mède, pourrait peut-être s'opposer). Sauf erreur, ce n'est pas le terme qui désigne le paradis dans le Chant XVIII du Mahâbhârata.

Lien croisé

Anonyme

23/07/09 à 10:48

Une défaite pour les curieux - Langue sauce piquante - Blog LeMonde.fr : " Sur l’étymologie persane de “paradis”, il y a ici une page très complète."

grenades grecques

 Je ne suis pas spéciaiste, mais je vous assure que le grenade se dit ροιά en grec classique (et ρόδι, du diminutif ροΐδιον, en grec moderne). Il n'est donc pas impossible que ροών soit mis pour ροιών dans le passage du Cantique que vous citez.

Re: grenades grecques

Oyseaulx

09/12/14 à 00:56

En effet, c'est dans Liddle Scott, avec référence à Odyssée, 7, 115, dans le jardin d'Alkinoos.

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