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Réponses aux objections

Samedi 08 Septembre 2007.

Sur le plaisir

à Paris VIII, 27 novembre 2006

Le tragique, en son sens le plus fort, c'est l'orgasme sans fin, c'est-à-dire poussé jusqu'à la mort, telle est la doctrine que Platon met dans la bouche du personnage d'Aristophane, dans le Banquet (191 a 5-b 1 : « Chaque moitié, en manque de sa moitié, cherchait à s'y unir et, se jetant les bras autour du cou, s'enlaçant l'une l'autre, sous l'effet du désir de se fondre, elles mouraient les unes après les autres de détresse et des négligences auxquelles les conduisait leur refus de faire quoi que ce soit l'une sans l'autre. »). C'est pourquoi Zeus, dans sa miséricorde (« les prenant en pitié », 191 b 5), invente l'éjaculation (« Zeus fait preuve d'une nouvelle astuce en retournant leurs organes génitaux sur le devant. Jusque-là, en effet, on les avait du côté extérieur et l'on engendrait et enfantait, non les uns dans les autres, mais dans la terre, comme les cigales (cf. Politique, 271 a 5-c 2). Il les déplaça donc, de cette façon, sur le devant du corps et fit passer la génération par ces organes, comme une chose qui se passe entre deux êtres, par le mâle, dans la femelle », 191 b 5-c 4), qui a pour fonction de mettre un terme à l'orgasme (« ce afin qu'au cours de l'union, à la fois, lorsqu'un homme rencontre une femme, il y ait génération et renouvellement de l'espèce, et même, lorsqu'un mâle rencontre un mâle, que se produise, dans l'union, la plénitude de la satisfaction, que les partenaires finissent par s'interrompre, retournent à leur boulot et s'occupent de leur vie courante. »191 c 4-8). C'est l'éjaculation qui achève le tragique.   Cependant, en d'autres textes, Platon donne à entendre que cette critique du tragique orgasmique résulte d'une infirmité socratique, qui tient à ce que Socrate ne possède pas de flûte (Banquet, 215 b 8 ; à confronter au long récit de drague qui va de 217 a 2 jusqu'à 219 d 2). C'est pourquoi, fait-il dire à Socrate dans le Phédon : « Un même rêve m’a hanté tout au long de ma vie, sous des apparences diverses, mais dont le sens était le même : « Socrate, disait-il, fais de la musique et écris-en. ». Jusqu’à présent, je croyais que c’était, précisément, l’activité à laquelle je me livrais qu’il me prescrivait et dans laquelle il m’encourageait, comme on encourage bien les athlètes dans quelque chose qu’ils sont, précisément, en train de faire, et qu’ainsi mon rêve m’encourageait dans ce que je faisais d’ores et déjà, cette musique que, précisément, je pratiquais, puisque la philosophie est la forme suprême de la musique et que c’était à elle que je consacrais ma vie. Mais, aujourd’hui, depuis qu’eut lieu mon procès et que la célébration religieuse retardait la date où je devais mourir, je me dis que, si jamais mon rêve m’enjoignait, depuis tout ce temps, de faire de la musique au sens vulgaire qu’on entend habituellement, il importait de ne pas m’y soustraire et d’en faire ; ce  serait, en effet, plus sûr, de ne pas quitter la vie sans m’être mis en règle en faisant des vers et de me conformer, ainsi, à l’injonction onirique. » Dans le Banquet, Socrate est celui qui n'a pas de flûte, et dans le Phédon, celui qui ne fait pas de musique. Et pendant tout le temps où il tient cet invraisemblable propos, il n'arrête pas de se gratter, si voyez, très exactement depuis 60 b 2 jusqu'à 61 b 2. Par là, Platon donne à entendre que la sexualité éjaculatoire est une sexualité masturbatoire qui se distingue d'une sexualité orgasmique en ce qu'elle conçoit le plaisir comme le sentiment qui accompagne une détente consécutive à une tension, selon la métaphore hydraulico-sexuelle mise à la mode par Freud : « Un sentiment singulier de tension, qui a plutôt un caractère de déplaisir, une sensation de démangeaison ou de stimulation d'origine centrale et projetée dans la zone érogène périphérique. On peut donc également formuler le but sexuel de la manière suivante : il s'agirait de substituer, à la sensation de stimulation projetée sur la zone érogène, une stimulation externe qui suspende la sensation de stimulation, en provoquant la sensation de la satisfaction. » (Trois Essais, Partie II, chapitre 4, p. 109 de la traduction française). Ce que le Socrate du Phédon traduit ainsi : « Comme semble être paradoxal ce qu’on appelle le plaisir ; et quelles étranges relations suggère, avec ce qui devrait être son contraire, la douleur, la difficulté qu’il témoigne à pouvoir être ressenti en même temps qu’elle, alors que, quand on recherche le premier et qu’on l’obtient, on a l’impression qu’on doive toujours aboutir aussi à la seconde, comme s’ils étaient rattachés l’un à l’autre par un bout. Et je pense, dit-il, que si pareille idée s’était présentée à l’esprit d’Esope, elle lui aurait inspiré une fable où une divinité, ne parvenant pas à les séparer, alors qu’ils se faisaient la guerre, les eût rattachés l’un à l’autre par la tête, raison pour laquelle, lorsqu’on éprouve le premier, il se produit toujours, ensuite, le second. Et il me semble que c’est, précisément, ce qui vient de m’arriver. J’éprouvais, à la jambe, une douleur due aux fers, et, maintenant, je crois ressentir, à la place, un plaisir. ». Il n'y a pas de doute que Platon prend, ici, ses distances par rapport à un certain aspect du personnage de Socrate (auquel il reviendra peut-être dans le Philèbe) et se rapproche d'un Aristippe de Cyrène, curieusement absent du Phédon (59 c 3-4), dont Diogène Laërce rapporte que les sectateurs envisageaient une forme de plaisir distincte, dit-il, « du plaisir catastématique, qui accompagne la disparition d'une douleur ou se présente comme un retour au repos après un effort, celui qu'admet Epicure » (Diogène Laërce, II, 87 ; p. 216 dans l'édition Loeb). Bref, Platon semble parfaitement conscient, dans le Banquet et même dans le Phédon (et même dans le Gorgias) de la nature de ce qu'il démolit dans le Philèbe. C'est un Tragique honteux, qui sait, parfaitement, qu'un rêve est l'accomplissement d'un désir refoulé.

oyseaulx | 21 h 50 | Rubrique : Réponses aux objections | Lu 412 fois

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